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 concours n°35

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Niko
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Localisation : Un pied à Minath Tirith, un autre à Riva, le coeur à Port-Réal et la tête sur tatouine
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MessageSujet: concours n°35   Dim 21 Oct 2012 - 21:41

A cette heure, seulement un texte de reçu.
Victoire donc sur tapis vert de MisterDjibril dont voici le texte :

Texte :

Lukas, Victor, Baptiste et un matin.


1

Lukas est né le 27 septembre 2014 dans la petite ville d’Utena, en Lituanie, non loin des frontières avec la Lettonie et la Biélorussie voisines, à l’est du pays. Son père – Rokas – et sa mère – Gintare – l’on aimé, bien entendu dès sa naissance, comme tous les parents aiment, d’une manière ou d’une autre, le fils ou la fille qui est issu de leur sang. Mais ils leur avaient suffi de regarder par la fenêtre de la petite maternité où Gintare avait accouché ; il avait suffi que Rokas écarte d’un doigt les rideaux de la fenêtre et qu’ils contemplent un instant le paysage qui s’offrait à eux pour qu’ils comprennent. Leur fils n’avait aucun avenir ici, aucun futur. Cette terre n’était recouverte que de vieux marécages mal drainés et d’anciennes usines démantelées à la va-vite. Leur fils Lukas ne pourrait que grandir dans l’ennui, traîner sa déprime le long de bitumes dégarnis et de squares rongés par les mauvaises herbes. Il finirait sans doute terrassé par l’alcool, la vodka artisanale fabriquée à base de pommes de terre ou de résidus de blé, n’ayant connu dans sa vie que pour seul compagne une jeune fille fausse blonde et junkie occasionnelle, les dents jaunis par la cigarette et les cheveux décolorés à l’oxygène. L’amour des parents se mêlait ainsi à la parano des lendemains qui déchantent, et Rokas et Gintare rêvaient d’envoyer leur fils loin de tout ça, de la vase et de la tourbe, de l’acier rouillé et du béton mal dégrossi, pour qu’il puisse ne serait-ce qu’avoir la chance d’accomplir ces rêves dont ils avaient fini par faire le deuil pour eux-mêmes. « Putain de vie », se disaient-il sans doute en eux-mêmes et dans leur langue maternelle, comme si damner les cieux pouvaient faire briller la terre.

Lukas était donc parti, il avait été pris en charge par une association, il avait quitté la Lituanie en prenant un vol au départ de Kaunas à destination de Paris. Il avait quitté ses parents pour ne plus jamais les revoir. Le lendemain de son départ, Rokas et Gintare avaient déménagé à l’autre bout du pays, près des rivages de la Baltique, en négligeant d’en informer l’association d’adoption franco-lituanienne. Trop dur, trop déchirant… Le cœur brisé du père et de la mère n’avait pas besoin de cela, des échos d’un passé qu’il fallait oublier et d’un futur qui ne pourrait pas être. Trop dur, trop déchirant… Les porte-conteneurs passent au large de Klaipeda, et l’œil slave regarde, clair et fataliste, perçant et nostalgique, la croix accrochée au cœur et le fils accroché au sang, la poupe des bateaux qui entrouvre la mer.


2

Victor et Baptiste dormaient côte à côté dans le grand lit de la chambre commune. Il était 11 heures du matin, c’était dimanche, et ils s’accordaient tous les deux une grasse matinée avant de devoir reprendre, le lendemain lundi, leur routine métro-boulot-dodo et son lot d’horaires à respecter, de sourires à afficher, et de tâches à effectuer. Victor et Baptiste dormaient, enfin pas vraiment, puisque Baptiste ne dormait pas, il était agité d’une insomnie, regardant le plafond puis le drap-housse, son ami Victor puis le plafond à nouveau, incapable de trouver le sommeil et le repos, en proie à des doutes et des incertitudes qui l’empêchaient de se détendre tout à fait. Il sentait dans sa poitrine comme un souffle malsain, qui le traversait et l’empêchait de respirer, formant un blocage hermétique à la pénétration de l’oxygène rafraichissant et salvateur. Il entendait dans son cerveau des petites voix murmurantes, des rumeurs, des cris et des messes basses qui se faisaient à des années-lumière de lui-même mais qu’il percevait néanmoins, en proie à une lucidité et à une acuité sensorielle exacerbées. Le doute s’était insinué dans l’esprit de Baptiste, il regardait le plafond et voyait s’inscrire sur cette surface blanche et immaculé tous les possibles qu’il redoutait, la possibilité notamment d’une vie fausse et distante, masquée et caricaturale, la possibilité en fait d’une vie qui ne serait pas la sienne, qui serait celle d’un autre et qu’il serait contraint d’habiter, séquestré et soumis, prisonnier dans l’existence.

Baptiste tourna la tête en direction de Victor, celui-ci dormait paisiblement, les yeux clos et les lèvres jointes, le souffle régulier et le corps détendu. Savait-il seulement ce que pouvait être l’angoisse ? Avait-il déjà connu une fois le doute dans sa vie ? Sans doute, probablement. En dépit de sa force intérieure, du calme et de la paix qui l’animait, Victor demeurait un être capable d’affronter les peurs et les sentiments des autres, de les comprendre et de les saisir ; et s’il donnait parfois l’impression d’être une colonne de marbre ou de granit sur laquelle on pourrait asseoir les fondations du monde, il n’en était pas moins un être sensible et empathique, délicat même, habile à saisir toute la finesse des sentiments.

Oui, Victor serait sans doute capable de comprendre les doutes de Baptiste, ses appréhensions… mais pourrait-il les lui pardonner ? Il était trop tard, maintenant, le projet était trop avancé, Baptiste avait trop souvent assuré Victor de sa détermination, de sa volonté, de son envie. Sur la droite du lit, trônant sur le petit meuble qui faisait office de table de nuit, la photographie du petit Lukas était perceptible dans l’ombre.

Il en avait fallu, des heures et des heures de patience, pour en arriver ne serait-ce qu’à cette photographie, cette présence virtuelle. Il avait fallu multiplier les démarches, remplir des dossiers, attendre des agréments et attendre encore une fois que les agréments avaient été délivrés. Et finalement, un jour, leur choix commun avait été arrêté. Les parents de Lukas avaient acceptés de remettre leur fils à Victor et Baptiste, et Victor et Baptiste avaient accepté de l’accueillir, d’en faire leur fils, de lier leurs destins au sien par le lien d’un sang d’encre et de papier, de formulaires et de décisions administratives.

Lukas était là, sur la table de nuit, sous la forme d’une image ; mais dans une semaine il serait réellement là. Palpable, tangible, présent. Une nouvelle vie commencerait alors pour Victor et Baptiste, la vie de deux pères pionniers dans une société qui se targue de modernisme et de tolérance, mais qui n’en demeure pas moins une société traditionnelle, portée par des valeurs immémoriales et indéracinables, la liberté, l’amour, le consentement… et bien d’autres choses encore…

C’est dans ce rôle de père pionnier, d’étendard de la cause homosexuelle, que les doutes de Baptiste s’insinuaient, pénétrant son cœur et son cerveau. Dans les dernières heures de la nuit, et dans les premières heures du matin, quand l’esprit se laissait aller à suivre ses propres pistes, à construire ses propres enchevêtrements, il se demandait au fond quelle était la signification de tout cela, s’il ne s’agissait pas, en fait, d’une triste et grisâtre comédie. Pourquoi fallait-il prétendre être des gens normaux ? Pourquoi fallait-il aimer en couple comme des hétérosexuels ? Pourquoi fallait-il ressentir le besoin d’éduquer un enfant ? de le faire grandir, de lui transmettre des choses pour le laisser ensuite s’en aller ? A quoi bon tout cela ? A quoi cela servait-il ? Baptiste avait parfois la tentation de tout plaquer, de s’en aller, de laisser tomber cette image de la normalité qu’il s’était construite pour lui-même et pour les autres. Il voulait, il désirait retourner à sa vie d’avant, une vie d’homme libre et désirant ; embrasser des mâles dans des bars entre deux alcools, caresser les corps qui se succédaient à la portée de sa main. Vivre libre et sans attache, être un parmi d’autres, sentir la douceur d’un gland dans sa bouche, et aimer avec la certitude tragique qu’il faudrait dire au revoir, adieu, à jamais, nous nous reverrons au ciel.

Mais dans le même temps, Baptiste n’était pas oublieux, il se souvenait avec une précision et une lucidité cruelle des souffrances et des peines, il avait la mémoire de la perdition, du labyrinthe, il savait qu’au fond il n’avait pas été heureux pendant toutes ces années d’errance, mais est-il vraiment possible d’être heureux ? Oui, il était possible d’être heureux, ou à tout le moins de vivre selon un certain équilibre, un rythme régulier, de ressentir les bienfaits d’une régulation vitale de tout son être et de toute son existence. Ce bonheur, ou à défaut de véritable bonheur cette paix, ce calme, c’était la paix et le calme qu’avaient introduit dans sa vie Victor, sa force et sa constance, ses yeux bleus et son sourire franc, sa présence rassurante et sensible.

Les années d’errance apparaissaient rétrospectivement à Baptiste comme le temps du gouffre affectif, de la solitude de l’être, le grand vide intérieur que l’on cherche à combler par tous les moyens, y projetant les êtres et les choses en espérant voir un jour le grand puits sans fond déborder. Mais cela n’arrive jamais, on ne peut pas fuir éternellement, un jour ou l’autre il faut se résigner, abdiquer d’une certaine manière, se laisser aller enfin à prendre le vraie risque, le risque de la perte de l’indépendance, de la très chère autonomie. Il faut donner sa parole, oser donner sa parole, et se donner soi-même, s’engager auprès de quelqu’un et lui dire « je t’aime », en prenant le risque de l’absence de réplique, du silence muet.

Ce risque, Baptiste avait osé le prendre face à Victor, et d’ailleurs il lui avait semblé que ça n’en était plus un. Victor allait l’accueillir, Victor allait l’aimer, Victor allait lui donner tout ce dont il avait toujours eu besoin sans le savoir. Mais pour cela, il faudrait abandonner une part de sa liberté, de sa folie, il faudrait oser construire, depuis les fondations jusqu’au sommet du toit, depuis les tréfonds jusqu’aux lumières partagées. Et c’est là ce que Baptiste avait fini par faire : il avait passé sa main sur la joue de Victor, et Victor lui avait souri en retour. Ils avaient scellé un pacte, la vie séparée serait désormais la vie réunie, l’union et l’éternel recommencement du serment.

Baptiste se retourna dans le lit en direction de son ami, celui-ci commençait à s’éveiller, remuant lentement et de façon voluptueuse, la conscience encore engourdie par les rêves et les traits défaits par la nuit. Il s’approcha, commença à passer la main sur son corps, il sentit sous ses doigts son ventre chaud, son sexe en érection, et ses testicules détendues et douces, où l’on pouvait sentir la chaleur du sang qui irriguait tout son être. Il s’approcha encore, posa sa tête sur son torse nu et imberbe, et demeura ainsi pendant quelques cinq bonnes minutes, occupés seulement à lui caresser les bourses de sa main droite, l’esprit occupé à d’autres choses, à des souvenirs récents et encore frais.

Baptiste repensa à la veille, il avait profité d’un peu de temps libre pour se promener seul, pour réunir un peu ses pensées pour lui-même. Au détour d’une rue, il avait atterri devant une petite église esseulée, il y était entré, il avait regardé les vitraux du chœur depuis la travée centrale, admirant les détails colorés des personnages immémoriaux : Jésus portant la croix, Marie pleurant son fils, saint Jean Baptiste baptisant dans le Jourdain, et saint Jean l’Evangéliste retranscrivant l’Apocalypse. Il avait ensuite marché tout le long des murs, s’arrêtant devant les chapelles absidiales et déchiffrant les notices explicatives retraçant les vies de différents saints, histoires d’apparitions et de martyrs, de souffrances et de lumières, histoires retraçant la vie des hommes. Parmi toutes ces chapelles, l’une d’elle avait plus particulièrement retenue son attention, la chapelle dédiée à sainte Rita, « sainte Rita de Cascia, 1381-1457, sainte patronne des causes désespérées » précisait l’affichette qui était placée sous la statuette en plâtre. Une cause désespérée, c’est ce que lui semblait être sa propre cause à lui, Baptiste, homosexuel black qui s’était découvert sur le tard et qui était en proie à des pulsions opposées : l’envie de rattraper le temps perdu en consommant tous les corps qui pouvait être consommés d’une part, et d’un autre côté la crainte de se perdre et de disparaître loin de tout ce qu’il avait jamais été jusqu’ici, un être doux et gentil, une personne aimable et serviable ; Baptiste le garçon sympa qui s’attachait aux gens – et auxquels les gens s’attachaient.

Là, devant la statue en plâtre de sainte Rita, et après avoir déposé une veilleuse à un euro, il s’était assis sur une petite chaise de paille et était resté de longues minutes, contemplant la pose kitsch et néanmoins touchante de la sainte, sa dévotion et son envie, son désir et sa victoire. Il avait pleuré, Baptiste, des larmes avaient coulé depuis ses beaux yeux verts jusque sur sa peau café au lait, il avait pleuré et sa bouche avait été déformée par les sanglots, les lèvres serrées l’une contre l’autre, les commissures en spasmes et le menton labouré de plis d’expression. Les larmes avaient coulé sur ses joues, emportant avec elles une part de la tension, de la contradiction insoluble qui l’animait ; et pourtant, même s’il avait été soulagé un instant, il avait su sitôt qu’il était sorti de l’église, que l’angoisse reviendrait, que les doutes s’insinueraient à nouveau, et que l’envie de partir loin et de foutre le camp le saisirait encore une fois très bientôt.


3

Une semaine avait passé, et le jour s’était rapproché où l’avion apportant Lukas auprès de Baptiste et Victor allait atterrir, non loin de Paris, à l’aéroport international et low-cost de Beauvais. Et tout au long de la semaine, le décompte des heures, des minutes et des secondes s’était fait de lui-même, implacable, dans le cerveau en proie à l’angoisse de Baptiste, égrenant sa litanie de chiffres irréversibles et signifiant la survenue tant redoutée de l’instant T. Le jeune homme sentait monter en lui, au fur et à mesure que l’arrivée de Lukas se faisait de plus en plus imminente, la matérialisation physiologique, métabolique, somatique du doute, de la contradiction interne, du conflit qui l’animait secrètement mais avec précision. Une tension nerveuse lui remuait les membres, agitait son esprit et perturbait ses nuits, induisant en lui quelque chose comme une sourde colère, une révolte, l’envie de bouleverser le monde tout entier pour repartir sur de nouvelles bases.

Baptise se sentait devenir cynique par rapport à l’acte qu’il s’apprêtait à accomplir. Accueillir un enfant étranger et faire comme s’il était le sien. Accueillir un enfant qui n’était pas de son sang et tisser avec lui des liens d’esprit, des liens d’une nouvelle nature, métaphorique et métaphysique peut-être, des liens que l’on ne pourrait pas prouver par des tests ADN mais par les moyens secs et gris de la science administrative. A quoi bon tout cela ? A quoi bon la mascarade de la normalité, de la convention et du conformisme ? le carnaval des masques lisses et tranquilles, de la dissimulation forcenée et asservissante. Baptise regrettait maintenant, dans ces dernières heures avant la mise en acte finale de l’adoption de Lukas ; il regrettait amèrement sa vie d’avant, le plaisir de la transgression, le goût du péché, la volupté du vice… et tout à la fin des temps, la certitude de la damnation et l’impossibilité radicale de la rédemption. Il aurait aimé ne pas avoir pris ce chemin, où il lui faudrait pour le restant de ses jours marcher à l’équilibre, les bras tendus dans l’une et l’autre direction, tel un funambule suspendu entre deux extrêmes et marchant inconscient du danger au-dessus du vide. D’un côté la cause, l’envie de normalité, le masque ; faire semblant d’être un père normal en dépit du fait que l’on est un père homosexuel. De l’autre côté les pulsions, le désir, la consommation effrénée et sans fin des corps et des chairs. La dégustation du goût qui traîne sur les peaux. Contradiction insoluble, insoluble pour Baptise en tout cas ; sa torture était une torture logique, une mathématique impeccable et personnelle dans laquelle il était pris comme dans un piège, – un cercle, une dimension interne et coextensive à son cerveau.

Normal ? Normal il ne l’était plus depuis le jour où il avait réalisé son homosexualité, depuis le jour où il avait compris qu’il était attiré par les bites plutôt que par les vagins, par les bras musclés plutôt que par les poitrines rebondies. Peut-être se jugeait-il lui-même trop sévèrement, peut-être aurait-il dû faire preuve de tolérance à son propre égard ? Mais il n’y a pas de juge plus terrible que sa propre conscience ; et on ne peut pas échapper aux arrêts que l’on prononce à sa propre encontre. Baptiste ne se sentait pas normal, donc il n’était pas normal ; et c’était là tout ce qui importait. La vie dégénérée qu’il avait vécu à la suite de son coming-out lui avait au moins apporté quelques certitudes ; la certitude notamment de sa propre identité, de son propre rôle.

Qui suis-je ? Je suis l’homme nymphomane, celui qui aime sucer les bites d’inconnus dans les toilettes publiques, celui qui aime sentir le sperme chaud s’écouler de phallus lambda dans mon rectum, m’emplissant de bonheur et de joie, de satisfaction et de plaisir, d’orgasme et de lumière… Je suis Baptiste, la salope masculine…

– Au fur et à mesure que l’arrivée de Lukas se faisait de plus en plus imminente, le charme que la présence de Victor avait insufflé dans la vie de Baptiste semblait s’évanouir, se faner, disparaître petit à petit sans ne laisser ni traces ni souvenirs. Baptiste était en proie à une certaine forme de colère, il voulait attraper son compagnon et le secouer, le violenter et lui dire :

« Regarde ce que tu as fait, regarde ce que tu es en train de faire. Tu m’avais tout donné, et maintenant, tu es en train de tout me reprendre. J’avais le calme, la paix, la tranquillité et la quiétude. Et tu réintroduis aujourd’hui l’angoisse, le doute, la volonté de fuir et de démolir. Tout ça pour ta malheureuse envie de normalité, ta pitoyable quête de normalité. Je ne suis pas normal, je ne veux pas être normal, je veux qu’on me foute la paix, je veux être capable de me détacher complètement du regard des autres. Je ne veux plus me juger à travers eux, ni qu’ils se jugent à travers moi. Je veux être moi-même. Je ne veux pas de cet enfant. »

A certains moments de la journée, quand il était seul, Baptiste s’imaginait balançant cette grande tirade à son ami, le contraignant par ses mains, le contraignant par ses mots, lui imposant une vérité qu’il n’avait pas envie d’entendre. Il voulait que sa colère, que sa révolte soit entendue. Mais en serait-il seulement capable ? pourrait-il faire en sorte que sa colère soit entendue ? Voilà des années qu’il s’était assagi, affadi peut-être, enclin maintenant à laisser les choses se faire tranquillement, paisiblement ; et il n’avait strictement aucune envie de blesser Victor, de lui infliger des blessures et des peines comparables à celles qu’il vivait lui-même. Seul dans l’ascenseur, seul dans l’escalier, ou marchant seul sur le trottoir jusqu’à l’entrée de son bureau, il sentait son esprit se tenir à l’apogée de ces deux pentes :

Taire le doute ou tuer l’amour. Tenir à soi-même ou se tenir à l’autre. Repousser l’échéance ou exécuter la sentence dès maintenant.

Il n’y avait pas de solution facile. Il n’y a jamais de solution facile.

La vie est une étrange punition.


4

Jour J.

La voiture de Baptiste et Victor se dirige vers l’aéroport international de Paris-Beauvais, caressant de ses pneus anthracite les courbes sensuelles de l’autoroute A16. Le temps est gris, mais il ne pleut pas ; le ciel est lumineux et haut, couverture de nuage qui se dévoile à l’infini par-dessus les champs et les étendues inhabitées. La voiture ronronne, naviguant à toute berzingue le long des ondes que dessinent les lignes blanches se détachant sur l’asphalte neuf. Baptiste est nerveux, extrêmement nerveux, et il a de plus en plus de mal à le cacher. Victor le sent, il s’en rend bien compte, et en guise de réaction il ne réagit pas, s’imaginant ménager ainsi les sentiments et les sensations de son ami. La vérité, c’est qu’il a peur, peur de deviner la profondeur et l’amplitude du doute de Baptiste, peur de devoir démarrer une discussion qui pourrait s’avérer pénible et dévastatrice, exterminatrice de leur relation patiemment construite au fil des ans. Le silence se fait dans l’habitacle, le couple a oublié d’emporter avec soi le câble qui permettrait de relier le smartphone de l’un ou l’autre au système audio de la voiture. Silence, les tirets blancs défilent au bord de la route, déclamation futuriste de signaux toujours pareils.

Silence.

Le terminal aéroportuaire de Beauvais est un lieu incongru, halle de verre et de métal, petite parodie de centre commercial paumée au milieu des herbes et du rien, enclave absurde de modernité au milieu de la campagne plate et paisible. Se garer n’est pas difficile, toute une étendue de places de parking se déploie à quelques dizaines de mètres à peine des pistes. Baptiste et Victor pénètrent main dans la main dans le bâtiment principal, ils marchent le long des boutiques et stands des compagnies aériennes jusqu’au fond de la galerie, où se trouve la grande porte automatique et de verre dépoli par laquelle débouchent les arrivants.

Voilà. Il ne s’agit plus que d’attendre maintenant, de se préparer mentalement à l’arrivée du bambin, de l’enfant, du fils. Mais Baptiste n’est pas prêt, il n’est pas prêt du tout, il sent monter en lui des intentions irrépressibles, des projets nouveaux qui se tiennent à l’extrême limite de la réalisation immédiate, de la projection instantanée dans le réel. Il a envie de fuir, de courir, de disparaître de ce point-ci de l’espace et du temps pour en rejoindre un autre, un lieu et un moment où il ne serait plus lui-même, où il n’aurait plus à affronter ce qu’il est sur le point d’affronter, ici et maintenant. Sa bouche est sèche, sa gorge est encombrée de sa pomme d’Adam, son estomac gémit et remue comme un animal indépendant, et tout son système nerveux ressent l’angoisse. Les jointures de ses membres sont tendues et électriques, parcourues de spasmes et d’envies d’ailleurs.

Fuir, loin, s’en aller et ne plus se retourner.

Partir, ne pas faire de politesses, tourner le dos et aller voir ailleurs si l’on y est.

Mais Baptiste ne parvient pas à bouger, il ne bouge pas, son corps a le désir de décamper, mais son esprit lui invente des excuses toutes plus abouties et décisives les unes que les autres. Excuses irréfutables : « c’est Victor qui a les clés de la voiture, je ne peux quand même pas m’en aller à pied à travers champ, et où est-ce que je dormirais ce soir, tous mes amis désormais sont aussi ses amis, je ne peux pas lui faire ça, ce serait trop douloureux pour lui et il ne mérite pas de souffrir, je ne peux pas faire ça après toutes les galères que l’on a traversé, et de toute façon je n’ai pas les clés de la voiture, j’aurais dû les prendre en déclarant vouloir conduire au retour, je peux peut-être m’en aller à pied, prendre une chambre d’hôtel à Beauvais et rentrer demain en bus ou même en voiture de location, mais c’est Victor qui a la carte bleue, je peux peut-être lui demander les clés de la voiture en prétextant y avoir oublier quelque chose... »

A chaque instant, à chaque seconde, Baptiste se sentait sur le point de partir, ou de renoncer ; de foutre le camp, ou de rester à tout jamais. Tout son être vibrait de cette incertitude, et l’image de Victor se faisait de plus en plus floue, de plus en plus abstraite, elle était désormais totalement dépouillée de toutes les valeurs sentimentales qui s’y attachaient quelques jours encore auparavant. Victor n’était plus un refuge, Victor n’était plus une île, il n’était plus qu’un élément interchangeable de plus dans un monde de chaos et d’indécision ; un atome, une particule élémentaire ; un nombre, une séquence. Plus rien ne retenait Baptiste auprès de lui, et pourtant il restait, prisonnier d’une inertie vitale, du mouvement continu dans lequel il était pris et qui s’appelait sa vie.

« Tu entends ? » Victor s’adressait à Baptiste, mais ses mots ne lui parvenaient qu’au travers d’un nuage de bourdonnements et de murmures incompréhensibles. « Je dis que je viens de recevoir un SMS de Valérie, la fille de l’association d’adoption. Ils ont passé la douane ! Ils arrivent ! » L’expression sur le visage de Victor était joyeuse, mais elle parut absurde aux yeux de Baptiste.

– La porte s’ouvre, verre dépoli qui ne laisse voir des gens que leurs silhouettes, la couleur et la forme de leurs vêtements.

Baptiste et Victor sont debout parmi les personnes qui attendent. Baptiste immobile, tendu, l’air absent et inattentif ; Victor curieux, préparé, expectatif, prêt à se précipiter vers cet enfant pour l’aimer et le chérir. Apparaît alors, dans l’ouverture de la porte automatique, la fine silhouette brune de Valérie, jolie franco-lituanienne au sourire officiel mais à la tendresse authentique ; représentante de l’association Paris-Vilnius, bonne œuvre en charge du transfert des enfants des deuxième et tiers mondes vers le premier monde. Elle tient par la main un petit enfant que l’on ne voit pas encore, mais que l’on devine, obscurément, traînant des pieds et du chagrin derrière la forme du corps adulte, rétif et partiellement indocile, rebelle mais néanmoins soumis.

Un petit enfant qui ne veut pas être ici, mais qui pourtant est là. Un petit enfant qui veut être auprès de ses parents, le jour où il rencontre ses pères.

Baptiste est surpris : l’angoisse liée à la dramatisation de l’événement, à sa mise en scène préalable et exagérée laisse la place à une certaine ouverture, une certaine détente… et un certain accueil. Ca n’était donc que ça : un enfant. Lukas apparaît enfin tout à fait, dévoilé par le mouvement de Valérie, qui l’encourage à s’avancer au-devant d’elle, à ne plus se contenter d’être un poids mort au bout de son bras. L’enfant regarde le sol d’un air triste et boudeur, il se rattache au sol, à sa surface pleine et entière qui est partout la même, à ce sol de Beauvais qui pourrait être le sol d’Utena, le sol de Lituanie, le sol de Klaipeda où ses parents sont maintenant, et d’où ils regardent sans doute passer les porte-conteneurs en direction de la Russie ou des Pays-Bas.

Baptiste est touché, son souffle devient le souffle de l’enfant, alors que Victor salue la représentante de l’association et se perd en échanges de politesse avec elle, regardant seulement Lukas d’un œil rieur mais distant.

Baptiste est touché, il voit le petit enfant triste et perdu que l’on a arraché à sa destiné, le petit enfant qui va devoir grandir et vivre sur une terre qui n’est pas la sienne, – et il se reconnaît en lui. Il s’approche, s’accroupit, se met à la hauteur du petit homme et le regarde, osant lui prendre la main, sa petite main gantée dans la sienne.

Lukas est blond, il a les yeux bleus, son regard a la pureté du ciel du grand nord, et sa peau est pâle et légère comme la fraîcheur du matin. Ses traits découpés à la géométrie sont encore recouverts de la bonne pâte de l’enfance, traits aujourd’hui boudeur mais que l’on devine facilement pouvoir être mutins, farceurs, joyeux, le jour où le soleil serait de retour.

Baptiste est touché. Il prend la main de l’enfant, passe sa main sur la joue de l’enfant. Lukas ose détacher le regard du sol et partir à la rencontre, avec ses pupilles claires et quasiment sibériennes, à la recherche du regard vert de Baptiste. Il le trouve, ce regard clair et qui ressemble au sien malgré la différence de teinte ; il le trouve et il s’y retrouve, comme on retrouve sa propre position sur une carte après s’être longtemps perdu dans la forêt. Il y a donc ici, sur cette terre de France, des gens qui ont ce regard : un regard accueillant et qui souhaite la bienvenue ; un regard familier et qui dit bon matin ; un regard frère et qui dit je t’aime. Un regard auprès duquel on peut vivre et grandir. Lukas esquisse un sourire, très léger, très discret, mais esquisse qui dessine bien des possibles, qui promet bien des rencontres.

Grâce.

Sentiment.

Légèreté.

Air.

Baptiste sent sa présence se raffermir face à cet enfant venu du froid, il sent tout son corps et tout son esprit recouvrer une solidité qui lui faisait défaut il y a quelques instants à peine ; une force insoupçonnée mais bien présente, révélée par le regard et le sourire de Lukas. « Je suis un père, je serai un père. Je vais élever cet enfant et j’en ferai mon fils. »

Il se relève, tenant inconsciemment la main de l’enfant dans la sienne. Il regarde Valérie, sourire jusqu’aux oreilles sous la rouge à lèvres carmin, attendrie par la rencontre du nouveau père et de l’enfant adopté. Il regarde Victor, les yeux toujours rieurs et sereins, qui avait deviné peut-être, sous ses airs de ne pas y toucher, la profondeur de l’angoisse de Baptiste – et la possibilité du miracle.

Baptiste est reconnaissant, les doutes sont envolés, évanouis ; ils sont toujours présents dans son esprit mais sous la forme d’un reliquat de mauvais souvenirs, images passées dont il ne saura bientôt plus si elles étaient réelles ou rêvées, substantielles ou fantasmées. L’angoisse s’évanouit de son âme et de son corps, il se sent de nouveau léger et fort ; le ciel gris ne fait plus que cacher impuissant le soleil toujours présent.

Baptiste est reconnaissant. Il regarde Victor, lui adresse un regard qui veut dire merci : merci de ne pas avoir douté, merci de nous avoir laissé une place à moi et Lukas ; merci d’être toi, merci d’être là, merci pour tout. L’aérogare bruisse maintenant de tout un entrelacs de sons humains. Victor s’approche, passe la main dans les cheveux de Lukas, puis il reprend sa place à distance auprès de Valérie, laissant à l’enfant le soin de se réfugier contre son nouveau père :

Baptiste.

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MisterDjibril
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MessageSujet: Re: concours n°35   Dim 21 Oct 2012 - 22:11

Ah bah merde alors :| c'est pas drôle

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"- Pardon. Je ne dis plus rien. Je perds ma mémoire. Du mal. Et du bien. Je suis un berceau. Qu’une main balance. Au creux d’un caveau. Silence. Silence. Pardon, mon cher amour. J’ai si mal. Et surtout, j’ai si peur. Si peur. Aide-moi, mon petit papa. Au secours. S’il vous plaît.
- Moi je suis là, petite fille. Je suis là. T’occupe plus de ces salauds. N’aie crainte. Ils vont payer tout ça très cher."
Les Anges exterminateurs, 2006.

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Elann
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MessageSujet: Re: concours n°35   Dim 21 Oct 2012 - 22:34

non c'est pas drôle...
Mais c'est bien écrit Smile

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Je suis né pour te  connaître, pour te nommer, liberté.  Paul Eluard
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MessageSujet: Re: concours n°35   Dim 21 Oct 2012 - 22:41

Félicitations donc.
Moi je suis moins enthousiasmé qu' Elann mais bon ^^
Je trouve que cela manque de maturité et de bouteille... et surtout de vécu.
Je trouve certains moments très maladroits.

Mais à côté de cela, il y a quelques instants très chouettes et surtout justes.


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rallyebaba
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MessageSujet: Re: concours n°35   Lun 22 Oct 2012 - 13:45

Bravo quand même ! Smile

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Il meurt lentement; celui qui ne voyage pas, celui qui ne lit pas, celui qui n’écoute pas de musique, celui qui ne sait pas trouver grâce à ses yeux. Il meurt lentement celui qui détruit son amour-propre, celui qui ne se laisse jamais aider[...] Il meurt lentement celui qui devient esclave de l'habitude refaisant tous les jours les mêmes chemins, celui qui ne change jamais de repère. Ne se risque jamais à changer la couleur de ses vêtements. Ou qui ne parle jamais à un inconnu.  Il meurt lentement; celui qui ne change pas de cap lorsqu'il est malheureux au travail ou en amour, celui qui ne prend pas de risques pour réaliser ses rêves, celui qui, pas une seule fois dans sa vie, n'a fui les conseils sensés. Vis maintenant! Risque-toi aujourd'hui! Agis tout de suite! Ne te laisse pas mourir lentement! Ne te prive pas d'être heureux! Pablo Neruda.

Lis un millier de livres et tes mots couleront comme une eau de source. Lisa See - Fleur de Neige
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MessageSujet: Re: concours n°35   Lun 22 Oct 2012 - 19:17

Un très joli texte, bravo !
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MessageSujet: Re: concours n°35   

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concours n°35
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