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 In the forest

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MessageSujet: In the forest   Ven 21 Déc 2012 - 11:12

IN THE FOREST

Un, deux, trois nous irons au bois.

Par la fenêtre de sa chambre, Lucas observe la première rangée de pins à la lisière de la forêt. Dans l’obscurité de son univers de petit garçon de six ans, il frémit de curiosité pour les mystères alentours et découvre son monde, ses limites, en laissant trop longtemps ses doigts se faire lécher par les flammes. Au-delà de l’orée du bois, son regard se perd dans un noir aussi profond et sinueux que ses pires cauchemars. Souvent, il a pensé tromper la vigilance pointilleuse de ses parents, a cherché le moyen de se glisser discrètement jusqu’au bout du jardin et d’aller effleurer de sa main les aiguilles à la fois dantesques, aiguisées comme des bistouris chirurgicaux et délicieusement attractives. Il n’a pas le droit de franchir le portillon, il le sait.
A travers les carreaux, ses yeux parcourent la distance entre la porte d’entrée et l’endroit ou le sentier devient layon pour s’engouffrer dans l’euphorie de l’inconnu. A six ans, on peut poser une bonne dizaine de questions à la minute, on prend chaque interdit comme un défi à relever et l’enchaînement des punitions à des allures de missions accomplies.
On est si bien avec les doigts dans son nez.

Ce soir, ses parents sont sortis, cas de force majeure. Sa mère est tombée en panne sèche à une vingtaine de kilomètres du village et impossible de joindre une dépanneuse. Les joies de la campagne.
-«Papa rentre très vite mon chéri. Je ne t’emmène pas simplement pour voir si à six ans on peut construire avec toi un début de relation de confiance. Putain mais qu’est ce que je raconte moi… Sois sage mon bonhomme, je compte sur toi.»

Lucas se retrouve donc seul avec son index bien enfoncé dans sa narine gauche et cette incoercible envie de ne pas résister à la première tentation qui se présente. Une petite demi-heure pour réaliser le maximum de conneries. Avec son vieil ours-doudou sans tête dans les bras, il se dresse mentalement une liste, un florilège de bravades d’interdits.
- Le pot de Nutella mal planqué sur le frigo. Accessible facilement en grimpant sur une chaise.
- Les couteaux aiguisés dans le tiroir de la cuisine.
- le téléphone pour appeler le père noël.
- En mode combo, il peut aussi manger du nutella avec un couteau en appelant le père noël.
- Mettre du bain moussant dans les toilettes et tirer la chasse. Regarder la mousse se répandre sur le tapis de la salle de bain et éclater les bulles avec un cure-dents.
- Aller dans la forêt…
- Aller dans la forêt ?

Instantanément, toutes les autres âneries de son énumération se dissipent, tellement fades face à l’hypothétique secret dissimulé sous les branches. L’énigme occulte, obscur décor des moments précédent le marchand de sable le long d’histoires abracadabrantes. Les battements de son petit cœur s’accélèrent, ses pupilles se dilatent d’excitation, sa fièvre monte d’un cran.
Il lasse ses chaussures préférées, entoure son cou chétif d’une écharpe et claque derrière lui la porte de la maison. Le silence de la nuit l’enveloppe. Un soupçon de lumière lunaire lui indique le chemin et glisse sur les cailloux en direction du bois. L’herbe mal tondue du jardin lui caresse les phalanges, il en arrache un brin pour se donner du courage.
En passant près du potager et des arbres fruitiers, il se rend compte que quelques griottes ont résistés aux assauts des limaces.

Quatre, cinq, six cueillir des cerises.

Le portillon de l’interdit s’ouvre d’un simple coup de pied. Une pathétique barrière pour un si grand danger. La quiétude de la maison disparait un peu plus à chaque petit pas mais Lucas ne se retourne pas de peur de renoncer. Une si belle occasion ne se présentera pas de si tôt. Il grignote ses griottes et commence à siffloter la mélodie de la bravoure. Les notes hésitantes semblent se faire dévorer par le hululement des chouettes. Dans quelques enjambées il sera trop tard.
La voix de sa maman commence à résonner dans sa tête.
Je ne veux pas que tu t’approches du bois. Jamais tu m’entends ? Jamais.

La punition va être colossale et mémorable. Il devait y avoir entre les arbres quelque chose de vraiment énorme pour que son excursion figure au sommet du top conneries.
Lucas s’arrête devant le premier arbre, majestueux, imposant comme le gardien d’un monde secret. Dans l’esprit plein d’imagination du petit garçon, la selve est en perpétuel mouvement. Les racines sont des jambes, les branches, des bras parcourus d’épines de poils qui ondulent dans le vent pour avancer plus vite. Les baliveaux droits et vigoureux se réunissent en attendant la coupe, échangent de vieilles légendes autour d’un verre de sève. La seule limite au délire créatif est cette montée d’angoisse quand le doudou n’est plus là ou que les paupières se ferment sur des vilaines images. Alors les larmes commencent à couler, maman n’est jamais loin.

Tu ne m’entends pas Lucas ? J’ai dis Jamais.

Il lève ses yeux vers un ciel absent. Les grosses mains hermétiques des arbres empêchent le moindre éclat de toucher le sol et d’en éclairer les aspérités. Ils semblent vouloir s’étirer pour aller becqueter les étoiles. Lucas fait bien attention où il met les pieds et pénètre à tâtons dans les méandres du défendu. Il gobe sa dernière cerise et crache le noyau au pied d’une fougère. Le goût sucré dans sa bouche se mélange aux saveurs exquises de la désobéissance,titille ses lèvres gercées. Ses sens sont en éveil, il n’a même pas froid.

Des milliers de petits yeux malicieux, accrochés à l’écorce des arbres, suivent chacun de ses mouvements. Même s’il aime se laisser transporter par les contes que sa mère lui lit au lit et malgré son jeune âge, Lucas sait faire la différence entre le monde des rêves et celui bien réel qu’il découvre chaque jour un peu plus. Il sait qu’il ne croisera pas de chaperons rouges, qu’aucune grand-mère ne sera maltraitée à moins qu’il ne le décide. Quand les hallucinations sont assumées, les limites du possible sont repoussées un peu plus loin et l’horizon sous œillères devient vision panoramique.
Il décide de ne pas lutter et de laisser ses divagations envahir le moment présent. Carte blanche à l’imagination avec permission de déformer à volonté.
Lucas stoppe net devant un petit ruisseau. L’eau remonte la pente en musique, grattant chaque caillou comme une corde de banjo. Il se met à fredonner des paroles imaginaires accompagné par le vent dans les feuillages. Toute la forêt reprend en yaourt le refrain, parfum fruit des bois. Lucas danse avec les notes, chorégraphie ses pas entre les arbres, tourne sur lui-même jusqu’à en perdre l’équilibre et trébuche sur un couffin abandonné.

Sept, huit, neuf dans mon panier neuf.

Dans la corbeille en osier il distingue à peine, à cause de la nuit devenue toute noire, une petite clé en forme de coccinelle. Elle s’envole en direction de nulle part. Lucas se lève et lui court après. Aussi vite que ses petites jambes le lui permettent. Il saute par-dessus le ruisseau et s’enfonce à toute vitesse dans une partie plus dense, près du cœur de brindilles où des tambours percutent en rythme un hymne à la végétation. La coccinelle se faufile à travers un buisson. Une épaisse lumière vert pomme s’en échappe en rayons aveuglants. Lucas ferme les yeux et plonge rejoindre son insecte-clé. Les faisceaux le transpercent de bonheur, il sent comme un troisième poumon pousser en lui, sa respiration s’étend à l’infini et sur ses pupilles se dessinent les contours d’un arbre millénaire. Sûrement le chef se dit Lucas. Le pin lui tend en plus d’un généreux sourire un bout de papier sur lequel il lit.

N’écoute pas ta mère. A jamais nous serons tes seuls amis.

De l’autre côté du buisson, un million de lucioles encerclent de leurs lumières un escalier protégé par une porte transparente. Sur le paillasson, la coccinelle s’est lovée sur le « i » du bienvenu. Lucas attrape la clé et l’enfonce dans la serrure. Après deux tours sur la gauche la porte s’ouvre. Lucas grimpe les escaliers jusqu’au couloir du premier étage. A peine étonné, il entre dans sa chambre. Il essuie un reste de lichen collé à ses chaussures sur la moquette et se pose immobile devant sa fenêtre, le regard perdu dans sa forêt, la bouche nouée par son secret.

La voix de son père en bas le sort de ses rêveries.
« Tu viens Lucas, ta maman est tombée en panne, on va la chercher.
Le petit bonhomme sert son doudou un peu plus fort dans ses bras, comme à chaque fois qu’il pense à sa mère.
Il glisse sa main dans sa poche et en sort une cerise écrasée, perdue au fond des plis de son pantalon maculé d’une large tache ocre.
« J’arrive papa. »

Dix, onze, douze elles seront toutes rouges.


Texte écrit en écoutant en boucle la chanson IN THE FOREST de Gojirahttp://www.youtube.com/watch?v=leiwfAG-Jjs
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