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 Nouvelle fantastique : Mer d'huile

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Matlard
Mouais, moi, je m'y connais déjà pas mal
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MessageSujet: Nouvelle fantastique : Mer d'huile   Jeu 4 Déc 2014 - 9:46

Bonjour à tous !

Voici un début de nouvelle fantastique se déroulant sur un navire marchand britannique du 18e ou 19e siècle, je ne sais pas trop à vrai dire ! C'est du fantastique, même si ça ne se voit pas encore beaucoup dans ce premier chapitre. L'histoire sera découpée en quatre parties, pour le moment seules les deux premières sont écrites. Ce premier chapitre fait un poil plus que 3 pages word mais je voulais pas le couper en deux donc pardonnez-moi ce pavé !

Comme toujours je sais que vos impressions / suggestions / corrections seront de précieux conseils alors je vous laisse lire tout ça et faire feu à volonté ! Le lien pour commenter : http://ecrire.ingoo.us/t5804-commentaires-mer-d-huile

Merci !

Mer d’huile

I

Les éclats subits des matelots attroupés en un cercle de badauds sur le pont brisèrent le silence vespéral. Alors qu’un puissant orage pointait dans la lumière déclinante de l’horizon, prêt à ébranler l’ancien galion britannique et à lessiver son plancher en bois de chêne d’une pluie diluvienne, il n’y avait plus un seul matelot à son poste. L’atmosphère était saturée de cette énergie virile, électrique, propre à échauder les cœurs les plus glacés et déchaîner ceux dont le sang est déjà chaud. La ligne de grain, d’un noir profond teinté de vert, s’avançait, menaçante et conquérante sur la petite coquille de bois déjà ballotée par les flots tumultueux de la tempête imminente. La face avant du monstre gorgé d’eau était incurvée, très basse, formant un arcus qui frôlait l’écume des vagues et annonçait un terrible front de rafales. Derrière, l’épaisse enclume, lourde et basse, semblait s’étendre à la verticale vers l’infini. Les premières gouttes de pluie, tièdes et pleines, s’écrasèrent sur le pont en bois et frappèrent les hommes, à l’instant où la volée de coups s’abattit dans le désordre et la liesse générale.

Au centre du cercle des badauds, John Purcell flanquât lourdement son genou et son coude droit dans le flanc de Jack Mac Load, lequel ne sembla pas vaciller d’un cil pour autant. Au contraire, l’irlandais, ivre de la fureur du combat en appréciait chacune des saveurs. Alors que le grondement du tonnerre se faisait de plus en plus pesant, il encaissait stoïquement les coups sans les rendre, laissant entrevoir à son adversaire l’espoir corrompu d’une victoire illusoire. C’était comme cela qu’aimait se battre Jack Mac Load, également appelé Jack le Pugiliste dans bon nombre des tavernes qui ornaient les innombrables cités portuaires britanniques. Grand adepte des rixes en tous genres depuis ses jeunes années, il avait acquis à trente-trois ans la résistance d’un clou de cercueil. Aussi agile que le félin, il esquivait de gauche et de droite, d’avant en arrière ou bien accueillait tout simplement les coups que lui portait Purcell l’anglais, qui pourtant ne lésinait pas sur la force et la volonté avec laquelle il s’échinait à frapper l’irlandais. Purcell n’était certes pas un grand bagarreur, mais dans son sang coulait un honneur durement acquis et une fierté inébranlable. Ce n’était pas par gaieté de cœur qu’il frayait avec ce ramassis de rebus de tripots et d’adeptes des maisons de joie qui composaient pour grande partie l’équipage de ce navire marchand. Lui qui pourtant était voué à une toute autre destinée, n’avait pas eu d’autres choix que de s’embarquer sur cette coquille de bois et de trimer indûment jour après jour dans l’espoir de subvenir aux besoins de sa famille. Laquelle famille il ne voyait que très rarement.

Ce soir-là, c’était donc pour son honneur qu’il se battait avec cet irlandais au corps d’ascète bardé de tatouages. Il était vrai cependant que les brimades de Mac Load, Purcell les tolérait. Depuis qu’ils avaient embarqués le mois dernier depuis Plymouth, Jack Mac Load avait pris l’anglais en grippe sans qu’aucun membre de l’équipage n’en sache pourquoi. Mac Load lui-même n’en était pas certain. Pourtant, ce soir-là, une semaine après leur départ et alors qu’ils s’apprêtaient tous à essuyer un gros coup de temps, Mac Load avait dépassé les bornes. Tandis que les matelots s’afféraient à réduire la voilure en prévision du coup de vent à venir, Purcell avait été désigné volontaire pour monter dans le gréement par le second du navire, Burt Cunill, sous les conseils insistants de Mac Load. Ces deux-là avaient grandi ensemble dans la région de Cork et depuis, il résidait entre eux une connivence sans faille. Alors que Purcell tentait de regagner le pont en descendant le long du mât après avoir accompli lestement ce pour quoi il était monté, Mac Load avait violement tiré sur la corde dont se servait l’anglais comme d’une échelle. La manœuvre de l’irlandais avait imprimé à l’ensemble un fort mouvement de balancier et déstabilisé Purcell, lequel avait chu sur le plancher d’une hauteur d’au moins deux mètres. En tombant lourdement sur le flanc, son épaule gauche avait frappé le pont de chêne en provoquant un puissant bruit sourd qui n’avait pas échappé à l’ensemble de l’équipage. Les hommes de bord avaient remarqués depuis le départ de Plymouth l’animosité qui régnait entre Mac Load et Purcell, aussi, il ne fallut pas longtemps avant qu’ils ne s’amassent autour des deux préposés susceptibles de leurs apporter la courte et rare distraction dont ils manquaient cruellement. Il n’avait pas fallu bien longtemps à Purcell pour se relever prestement, le côté gauche endolori mais la ferme intention d’en découdre avec l’irlandais. Et les matelots de donner de la voix en guise d’encouragement à la violence imminente.

Une fois de plus, le puissant coup de poing de Purcell passa à quelques centimètres du visage de Mac Load et finit sa course dans le néant, happant au passage les gouttes de pluie sur sa trajectoire. L’anglais était fort mais l’irlandais était véloce.

« P’tête ben qu’c’est juste parce qu’il est anglais » songea Mac Load qui s’interrogeait sur les origines de sa rancœur envers Purcell. Lui qui avait trimé toute sa chienne de vie depuis son plus jeune âge et bravé les accès de fureur de son père alors qu’il n’était encore qu’un enfant. Issu d’une famille de paysans parmi les plus pauvres de la région de Cork, ce n’était pas auprès des piliers de tavernes qu’il avait acquis un tel engouement pour la bastonnade mais au gré des coups de sang de son paternel. La vérité c’est que Mac Load n’était pas le mauvais bougre. Toutefois, lorsque ses yeux s’étaient posés sur cet anglais propre sur lui, au langage juste et à l’allure bienséante, il avait senti les poils de son dos noueux s’hérisser le long de sa colonne vertébrale. Puis, lorsqu’après le départ il avait appris du cuistot à quel point la hauteur de la naissance de l’anglais était supérieure à la sienne, il avait senti poindre en lui un sentiment de colère à l’égard de Purcell, sentiment qui ne devait plus le quitter jusqu’au retour à Plymouth.

Un éclair déchira le ciel d’Est en Ouest. Comme pour départager les deux combattants qui étaient maintenant si proches l’un de l’autre qu’ils se fondaient en une masse informe et tumultueuse. L’irlandais prenait petit à petit l’avantage sur l’anglais qui commençait à subir les affres de l’épuisement consécutif aux innombrables coups portés en vain.

Le nuage-mur s’approchait du navire à une vitesse défiant toute vraisemblance, et avec lui s’abattrait bientôt l’extrême puissance dont les éléments peuvent faire preuve. Purcell sentait la victoire lui échapper. Avant de ne plus du tout pouvoir respirer, il lui fallait recourir à une ultime tentative pour prendre le dessus. Convaincu de sa supériorité physique, il empoigna Mac Load par les épaules, plaça sa jambe gauche de travers et tira sur ses bras de toutes ses forces. L’irlandais fût violemment projeté sur le pont où il s’étala de tout son long, le regard braqué sur le ciel noir trahissant la surprise qui était alors la sienne. Puis, après quelque secondes il se releva en ricanant, s’étira et plongea ses yeux dans ceux de Purcell tout en affichant un rictus qui était un mélange de haine, de plaisir et d’admiration.

A ce stade, les coups de tonnerre, comme autant d’échos à la canonnade électrique donnée par la fureur des éléments n’étaient plus qu’un continuel et puissant roulis. Sombre et grave, à un point tel qu’il était difficile de donner de la voix et de se faire entendre à moins de trois mètres. Pourtant, au beau milieu de ce maelstrom de son et de lumière, une voix impérieuse et reconnaissable entre mille autres se fit entendre ; celle du capitaine Keath Mac Sinsley.

Vouloir retranscrire avec exactitude toute la gravité de la scène serait vain, mais voici comment — à peu de chose près — le capitaine Keath reprit le contrôle de son équipage.

— MAIS BON SANG, QU’EST-CE QUE C’EST QUE CE FOUTU BORDEL ? brailla-t-il depuis la porte de sa cabine qui donnait sur l’ensemble du pont et du gaillard d’arrière.

Malgré le fracas de la tempête imminente, il n’y eu pas un seul matelot qui n’entendit l’éclat de voix de son capitaine et toutes les têtes se tournèrent à l’instant même en direction de la cabine en hauteur. Keath dévalait deux par deux les marches qui menaient jusqu’au pont et une fois sur celui-ci, se campa ivre de fureur devant son équipage qui l’observait avec circonspection.

— Nous sommes sur le point d’essuyer la plus grosse tempête de ces cinq dernières années et vous, tas de bon à rien, vous ne pensez qu’à vous battre ? aboya Keath, le regard mauvais illuminé par les innombrables flashs.

Mac Load s’avança d’un pas et dit :

— Du calme cap’taine, nous on n’fait que de s’amuser entre hommes, v’voyez ?

Keath Mac Sinsley rua en direction de l’irlandais, le saisit par le col et le propulsa de toutes ses forces contre le bastingage.

— Garde ton rang, matelot, siffla Keath, hors de lui, alors qu’il n’était pas loin de faire passer l’irlandais par-dessus bord.

Jack Mac Load avait senti ses pieds décoller du sol au moment où le capitaine l’avait empoigné. Ne serait-ce que par sa constitution physique, il savait que Keath n’était pas un homme avec lequel il fallait rigoler. Il plongea ses yeux dans ceux de son capitaine. Yeux qui n’étaient pas dénués d’intelligence et Keath le savait.

— S’cusez cap’taine, je voulais pas…
— C’est bon Mac Load, dit Keath en relachant sa prise sur l’irlandais, remet toi au travail. Ça vaut aussi pour vous autres, matelots ! Chacun à son poste et tout ira bien !

La mêlée se dissipa en quelques instants et c’est peu après que le point culminant de la fureur de l’orage se déchaîna. Un vent violent, surréaliste, s’abattit sur la frêle embarcation et creusa la mer à tel point qu’on aurait pu voir le fond marin. Les hommes d’équipage se cramponnaient tant bien que mal à ce qui pouvait leur servir de point d’encrage et le pont était balayé par les vagues puissantes et impitoyables. Le ciel et le sommet des immenses lames étaient zébrés par l’incessant enchaînement des éclairs, qui, tantôt imprimaient sur les rétines leur blancheur agressive, tantôt revêtaient des teintes rougeâtres, tirant vers le violet.

Aucuns mots ne venaient à l’esprit de Mac Load pour décrire le vacarme provoqué par la dilatation de l’air à l’emplacement où les centaines de milliers de volts s’arrachaient un passage entre le ciel et la mer. Fiévreusement agrippé au bastingage, il guettait, anxieux, l’apparition de feux de Saint Elme en haut du mât, phénomène bien connu des marins et signe avant-coureur de la chute imminente de la foudre. Pour l’irlandais, tout ceci était un spectacle fabuleux et fascinant. Il n’avait jamais eu peur en mer, lorsqu’à de nombreuses reprises il essuya des tempêtes, se disant que ce qu’il devait arriver, arrivera. Cette fois c’était différent. La force de cet orage était sans commune mesure avec ce qu’il avait déjà vécu, aussi fut-il pris d’une terreur indicible.

A l’instant où les secondes devinrent des minutes et les minutes des heures, l’orage se dissipa de lui-même, comme s’il était subitement mort d’un trop plein de déchaînement de puissance. Le vent cessa, la valse des éclairs s’épuisa et les dernières gouttes de pluie s’abattirent sur le navire ainsi que sur les flots encore agités mais déjà beaucoup plus calmes que précédemment. Bientôt, seul le murmure des derniers souffles de pluie se fit entendre, laissant place à la quiétude crépusculaire d’une douce soirée de printemps.

Les marins, désorientés par cette soudaine accalmie, hésitaient à se libérer de leurs ancrages, sceptiques qu’un tel revirement puisse arriver. Certains erraient sur le pont, hagards, d’autres commençaient à ranger le désordre provoqué par la tempête. Aucun des matelots n’osaient prendre la parole et briser le silence qui était maintenant total. C’était comme si une atmosphère pesante, presque mystique avait prise place suite au déchaînement de la nature.

Purcell regarda tout autour de lui. A priori l’orage n’avait pas fait trop de dégâts. Il lui fallut quelques minutes pour apprécier réellement le sentiment de soulagement qui s’empara de lui. En marin aguerri il avait déjà essuyé de gros coups de temps mais jamais de cette ampleur. Tout en essayant de contrôler le tremblement de ses mains, il s’avoua à lui-même que cette fois-ci, il pensait ne pas en réchapper.

Le capitaine Keath Mac Sinsley, quant à lui avait déjà regagné sa cabine. Il ôta sa veste détrempée pour la poser sur le dos de sa chaise. Après s’être servi l’équivalent d’un demi-verre de whisky bon marché, il s’approcha du hublot donnant sur l’extérieur. Malgré les embruns qui entachaient encore la vitre, Keath pu apercevoir le ciel étoilé. En regardant fixement le reflet de la lune sur la mer qui était désormais d’huile, il ne put réprimer le sombre sentiment d’angoisse et de terreur qui l’assaillit.

_________________
"(…) parce que les gens qui m’intéressent sont les fous furieux, les furieux de la vie, les furieux du verbe, qui veulent tout à la fois, ceux qui ne bâillent jamais, qui sont incapables de dire des banalités, mais qui flambent, qui flambent, qui flambent, jalonnant la nuit comme des cierges d’église."

Sur la route, Jack Kerouac.

[Le bon mot au bon moment, parce que tout ce qui compte c'est l'instant]
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MessageSujet: Re: Nouvelle fantastique : Mer d'huile   Mar 16 Déc 2014 - 12:10

Voici le chapitre I modifié :

Les éclats subits des matelots attroupés en un cercle de badauds sur le pont brisèrent le silence vespéral. Alors qu’un puissant orage pointait dans la lumière déclinante de l’horizon, prêt à ébranler l’ancien galion britannique et à lessiver son plancher en bois de chêne d’une pluie diluvienne, il n’y avait plus un seul marin à son poste. L’atmosphère était saturée de cette énergie virile, électrique, propre à échauffer les cœurs les plus glacés et déchaîner ceux dont le sang est déjà chaud.

La ligne de grain, d’un noir profond teinté de vert, s’avançait, menaçante et conquérante sur le navire de bois déjà ballotée par les flots tumultueux de la tempête imminente. La face avant du monstre gorgé d’eau était incurvée, très basse, formant un arcus qui frôlait l’écume des vagues et annonçait un terrible front de rafales. Derrière, l’épaisse masse nuageuse, lourde et basse, formait une enclume qui semblait s’étendre à l’horizontal vers l’infini. Les premières gouttes de pluie, tièdes et pleines, s’écrasèrent sur le pont en bois et frappèrent les hommes, à l’instant où la volée de coups s’abattit dans le désordre et la liesse générale.

Au centre du cercle des badauds, John Purcell flanqua lourdement son genou et son coude droit dans le flanc de Jack Mac Load qui ne sembla pas vaciller d’un cil pour autant. Au contraire, l’irlandais, ivre de la fureur du combat en appréciait chacune des saveurs. Alors que le grondement du tonnerre se faisait de plus en plus pesant, il encaissait stoïquement les coups sans les rendre, laissant entrevoir à son adversaire l’espoir d’une victoire illusoire.

C’était comme cela qu’aimait se battre Jack Mac Load, également appelé Jack le Pugiliste dans bon nombre des tavernes qui pullulaient dans les innombrables cités portuaires britanniques. Grand adepte des rixes en tous genres depuis ses jeunes années, il avait acquis à trente-trois ans la résistance d’un clou de cercueil. Aussi agile que le félin, il esquivait de gauche et de droite, d’avant en arrière ou bien accueillait tout simplement les coups que lui portait Purcell l’anglais, qui pourtant ne lésinait pas sur la force et la volonté avec laquelle il s’échinait à frapper l’irlandais. Purcell n’était certes pas un grand bagarreur, mais dans son sang coulait un honneur durement acquis et une fierté inébranlable. Ce n’était pas par gaieté de cœur qu’il frayait avec ce ramassis de rebus de tripots et d’adeptes des maisons de joie qui composaient pour grande partie l’équipage de ce navire marchand. Lui qui pourtant était voué à une toute autre destinée, n’avait pas eu d’autres choix que de s’embarquer sur cette coquille de bois et de trimer indûment jour après jour dans l’espoir de subvenir aux besoins de sa famille. Laquelle il ne voyait que très rarement.

Ce soir-là, c’était donc pour son honneur qu’il se battait avec cet irlandais au corps d’ascète bardé de tatouages. Il était vrai cependant que les brimades de Mac Load, Purcell les tolérait. Depuis qu’ils avaient embarqués le mois dernier depuis Plymouth, Jack Mac Load avait pris l’anglais en grippe. L’irlandais lui-même n’était pas certain des raisons qui le poussaient à agir ainsi, d’autant qu’il n’avait que faire des vieilles rancœurs qui opposaient son peuple aux anglais. Pourtant, ce soir-là, une semaine après leur départ et alors qu’ils s’apprêtaient tous à essuyer un virulent orage, il avait dépassé les bornes. Tandis que les matelots s’afféraient à réduire la voilure en prévision de la tempête à venir, Purcell avait été désigné pour monter dans le gréement par le second du navire, Burt Cunill.

Alors qu’il tentait de regagner le pont en descendant le long du mât après avoir accompli lestement ce pour quoi il était monté, Mac Load avait violement tiré sur la corde dont se servait l’anglais comme d’une échelle. La manœuvre de l’irlandais avait imprimé à l’ensemble un fort mouvement de balancier et déstabilisé Purcell, lequel avait chu sur le plancher d’une hauteur d’au moins six pieds. En tombant lourdement sur le flanc, son épaule gauche avait frappé le pont de chêne en provoquant un bruit sourd qui n’avait pas échappé à l’ensemble de l’équipage. Les hommes de bord avaient remarqué depuis le départ de Plymouth l’animosité qui régnait entre Mac Load et Purcell, aussi, il ne fallut pas longtemps avant qu’ils ne s’amassent autour des deux préposés susceptibles de leurs apporter la courte et rare distraction dont ils manquaient cruellement. Purcell s’était relevé prestement, le côté gauche endolori mais la ferme intention d’en découdre avec l’irlandais. Et les matelots de donner de la voix en guise d’encouragement à la violence imminente.

Une fois de plus, le puissant coup de poing de Purcell passa à quelques centimètres du visage de Mac Load et finit sa course dans le néant après avoir happé les gouttes de pluie sur sa trajectoire. L’anglais était fort mais l’irlandais était véloce.

« P’tête bien qu’c’est juste parce qu’il est anglais » songea Mac Load qui s’interrogeait sur les origines de sa rancœur envers Purcell. Lui qui avait trimé depuis son plus jeune âge et bravé les accès de fureur de son père alors qu’il n’était encore qu’un enfant. Issu d’une famille de paysans parmi les plus pauvres de la région de Cork, ce n’était pas auprès des piliers de tavernes qu’il avait acquis un tel engouement pour la bastonnade mais au gré des coups de sang de son paternel. La vérité c’est que Mac Load n’était pas un mauvais bougre. Toutefois, lorsque ses yeux s’étaient posés sur cet anglais propre sur lui, au langage juste et à l’allure bienséante, il avait senti les poils de son dos noueux s’hérisser le long de sa colonne vertébrale. Puis, lorsqu’après le départ il avait appris du cuistot que l’anglais était issu d’une famille aisée, il avait senti poindre en lui un sentiment de colère à l’égard de Purcell qui ne devait plus le quitter jusqu’au retour à Plymouth.

Un éclair déchira le ciel d’Est en Ouest. Comme pour départager les deux combattants qui étaient maintenant si proches l’un de l’autre qu’ils se fondaient en une masse informe et tumultueuse. L’irlandais prenait petit à petit l’avantage sur l’anglais qui commençait à subir les affres de l’épuisement consécutif aux innombrables coups portés en vain.

Le nuage-mur s’approchait du navire à une vitesse défiant toute vraisemblance, et avec lui s’abattrait bientôt l’extrême puissance dont les éléments peuvent faire preuve. Purcell sentait la victoire lui échapper. Avant de ne plus du tout pouvoir respirer, il lui fallait recourir à une ultime tentative pour prendre le dessus. Convaincu de sa supériorité physique, il empoigna Mac Load par les épaules, plaça sa jambe gauche de travers et tira sur ses bras de toutes ses forces. L’irlandais fût violemment projeté sur le pont où il s’étala de tout son long, le regard braqué sur le ciel noir trahissant la surprise qui était alors la sienne. Purcell hésita un instant à se jeter dessus mais se ravisa rapidement, son amour-propre le lui interdisant. Après quelque secondes l’irlandais se releva en ricanant, s’étira et plongea ses yeux dans ceux de Purcell tout en affichant un rictus qui était un mélange de haine, de plaisir et d’admiration.

A ce stade, les coups de tonnerre, comme autant d’échos à la canonnade électrique donnée par la fureur des éléments n’étaient plus qu’un continuel et puissant roulis. Sombre et grave, à un point tel qu’il était difficile de donner de la voix et de se faire entendre à moins de trois mètres. Pourtant, au beau milieu de ce maelstrom de son et de lumière, une voix impérieuse et reconnaissable entre mille autres se fit entendre ; celle du capitaine Keath Mac Sinsley.

— Mais bon sang, qu’est-ce que c’est que ce foutu bordel ? brailla-t-il depuis la porte de sa cabine qui donnait sur l’ensemble du pont et du gaillard d’arrière.

Malgré le fracas de la tempête imminente, tous entendirent l’éclat de voix de leur capitaine et se tournèrent immédiatement en direction de la cabine située en hauteur. Mac Sinsley dévalait deux par deux les marches qui menaient jusqu’au pont et une fois sur celui-ci, se campa ivre de fureur devant son équipage qui l’observait avec circonspection.

— Nous sommes sur le point d’essuyer la plus grosse tempête de ces cinq dernières années et vous, tas de bon à rien, vous ne pensez qu’à vous battre ? aboya le capitaine Mac Sinsley, le regard mauvais illuminé par les innombrables éclairs qui fendaient le ciel.

Mac Load s’avança d’un pas et dit :

— Du calme cap’taine, nous on n’fait que de s’amuser entre hommes, v’voyez ?
Keath Mac Sinsley rua en direction de l’irlandais, le saisit par le col et le propulsa de toutes ses forces contre le bastingage.
— Garde ton rang, matelot, siffla-t-il, hors de lui, alors qu’il n’était pas loin de faire passer l’irlandais par-dessus bord.

Jack Mac Load avait senti ses pieds décoller du sol au moment où le capitaine l’avait empoigné. Ne serait-ce que par sa constitution physique, il savait que Mac Sinsley n’était pas un homme avec lequel il fallait plaisanter. Il plongea ses yeux dans ceux de son capitaine. Yeux qui n’étaient pas dénués d’intelligence et Mac Sinsley le savait.

— S’cusez cap’taine Mac Sinsley, je voulais pas…
— C’est bon Mac Load, répondit-il en relachant sa prise sur l’irlandais, remet toi au travail. Ça vaut aussi pour vous autres, matelots ! Chacun à son poste et tout ira bien !

La mêlée se dissipa en quelques instants et c’est peu après que le point culminant de la fureur de l’orage se déchaîna. Un vent violent, surréaliste, s’abattit sur le galion britannique et creusa la mer à tel point qu’on aurait pu voir le fond marin. Les hommes d’équipage se cramponnaient tant bien que mal à ce qui pouvait leur servir de point d’encrage et le pont était balayé par les vagues puissantes et impitoyables. L’épaisseur des nuages qui recouvrait maintenant le ciel de part et d’autre était telle, que le galion fut plongé dans une obscurité presque totale. Pris de terreur, les matelots hurlaient dans la tourmente, — certains des jurons, d’autres des prières — mais seul le sifflement du vent dans les cordages se laissait entendre à travers le roulis continu du tonnerre. L’atmosphère et le sommet des immenses lames étaient zébrés par l’incessant enchaînement des éclairs, qui, tantôt imprimaient sur les rétines leur blancheur agressive, tantôt revêtaient des teintes rougeâtres, tirant vers le violet.

Aucuns mots ne venaient à l’esprit de Mac Load pour décrire le vacarme provoqué par le déchirement de l’air à l’emplacement où les éclairs s’arrachaient un passage entre le ciel et la mer. Fiévreusement agrippé au bastingage, il guettait, nerveux, l’apparition de feux de Saint Elme en haut du mât, phénomène bien connu des marins et signe avant-coureur de la chute imminente de la foudre. Pour l’irlandais, les diverses manifestations de la puissance de la nature étaient un spectacle fabuleux et fascinant. Il n’avait jamais eu peur en mer, lorsqu’à de nombreuses reprises il essuya des tempêtes, acceptant avec fatalité les risques inhérents au métier de marin. Cette fois c’était différent. La force de cet orage était sans commune mesure avec ce qu’il avait déjà vécu, aussi fut-il pris d’une terreur indicible.

A l’instant où les secondes devinrent des minutes et les minutes des heures, l’orage se dissipa de lui-même, comme s’il était subitement mort d’un trop plein de déchaînement de puissance. Le vent cessa, la valse des éclairs s’épuisa et les dernières gouttes de pluie s’abattirent sur le navire ainsi que sur les flots encore agités mais déjà beaucoup plus calmes que précédemment. Bientôt, seul le murmure des derniers souffles de pluie se fit entendre, laissant place à la quiétude crépusculaire d’une douce soirée de printemps.

Les marins, désorientés par cette soudaine accalmie, hésitaient à se libérer de leurs ancrages. Les uns comme les autres étaient sceptiques qu’un tel revirement puisse arriver. Certains erraient sur le pont, hagards, d’autres commençaient à ranger le désordre provoqué par la tempête, balançant des coups de pieds dans les paquets d’embruns. Aucun des matelots n’osaient prendre la parole et briser le silence qui était maintenant total. C’était comme si une atmosphère pesante, presque mystique avait prise place suite au déchaînement de la nature.

Purcell regarda tout autour de lui. A priori l’orage n’avait pas fait trop de dégâts. Il lui fallut quelques minutes pour apprécier réellement le sentiment de soulagement qui s’empara de lui. En marin aguerri il avait déjà essuyé de gros coups de temps mais jamais de cette ampleur. Tout en essayant de contrôler le tremblement de ses mains, il s’avoua à lui-même que cette fois-ci, il pensait ne pas en réchapper.

Le capitaine Keath Mac Sinsley, quant à lui avait déjà regagné sa cabine. Il ôta sa veste détrempée pour la poser sur le dos de sa chaise. Après s’être servi l’équivalent d’un demi-verre de whisky bon marché, il s’approcha du hublot donnant sur l’extérieur. Malgré les embruns qui entachaient encore la vitre, Keath pu apercevoir le ciel étoilé. En regardant fixement le reflet de la lune sur la mer qui était désormais d’huile, il ne put réprimer le sombre sentiment d’angoisse et de terreur qui l’assaillit.

_________________
"(…) parce que les gens qui m’intéressent sont les fous furieux, les furieux de la vie, les furieux du verbe, qui veulent tout à la fois, ceux qui ne bâillent jamais, qui sont incapables de dire des banalités, mais qui flambent, qui flambent, qui flambent, jalonnant la nuit comme des cierges d’église."

Sur la route, Jack Kerouac.

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MessageSujet: Re: Nouvelle fantastique : Mer d'huile   Sam 20 Déc 2014 - 11:20

Voici donc la suite : le chapitre II

II



Le lendemain matin, l’ensemble de l’équipage émergea petit à petit d’un sommeil profond bien mérité. Les ténèbres de la nuit avaient laissées place à une belle journée estivale. L’air était doux et le ciel sans nuages, d’un bleu océan à perte de vue. Les marins, toutefois, éprouvèrent des difficultés à se mettre en ordre de bataille pour affronter la journée à venir. Certains s’extrayaient tant bien que mal de leurs couches, l’esprit embrumé comme après une soirée trop arrosée, d’autres tentaient de s’accrocher aux bribes vaporeuses du rêve effectué pendant la nuit. Un rêve qui leur semblait important mais dont la substance ne cessait de s’étioler à mesure qu’ils s’évertuaient à se le remémorer. Un rêve identique en tous points, que chacun des membres de l’équipage avait fait cette même nuit, mais qu’aucun n’osa évoquer de vive voix.

Le capitaine Mac Sinsley avait également fait ce rêve. Tout ce dont il se souvenait n’était qu’une vaste étendue blanche et froide, un grand vide imprécis, trouble et le sentiment d’avoir déjà vécu cela il y a bien longtemps. Il s’était couché la veille avec une boule d’angoisse dans l’estomac et c’est agacé qu’il découvrit ce matin qu’elle ne l’avait pas quittée. Bien que troublé par ces événements, il n’était pas homme à se laisser déconcentrer en plein travail. Après un mois de voyage vers l’Océan Pacific, la courte escale de deux jours à Valparaiso pour livrer la cargaison initiale et remplir les cales de céréales, épices et diverses étoffes, il était grand temps de regagner Plymouth point de départ de ce long voyage de deux mois. Plus de deux semaines après avoir entamé le trajet de retour, il ne devait plus rester très longtemps avant de rentrer à bon port.

Mac Sinsley, assis à son bureau étudia la carte et évalua leur position bien avancée dans l’Atlantique Nord. Il estima la durée restante du voyage à une semaine. Peut-être moins si les conditions météorologiques s’avéraient bonnes. Plus vite il serait rentré, plus vite il pourrait revoir sa femme et son fils et il en était de même pour le reste de l’équipage.

Satisfait, le capitaine descendit sur le pont s’assurer de la bonne marche des opérations et faire part de ses estimations à son second. Malheureusement, sa relative bonne humeur fondit comme neige au soleil lorsque son subalterne lui fit état des conditions de navigation du jour. En effet, bien que le temps fut au beau fixe, le vent, qui la veille s’était déchaîné puis retombé d’un seul coup, s’était complétement tu. Pas même une légère brise ne se faisait sentir sur l’immensité plate de l’océan.

Voyant le masque de désarroi qu’affichait son capitaine, le second Burt Cunill ajouta, comme un coup d’estocade destiné à miner définitivement le moral de Mac Sinsley :

— On n’avancera pas comme ça capitaine. L’océan est aussi plat qu’une râpe à fromage ! Et r’gardez ça ! Y’a tellement pas un pète de vent que la voile est flasque comme les hanches de ma femme.
— Je vois ça, Burt, répondit Mac Sinsley comme s’il se parlait à lui-même, je vois ça… Ca n’est pas… Il y a quelque chose qui cloche ici, marmonna-t-il en se dirigeant vers le bastingage sur lequel il se pencha pour observer la surface de l’eau.

Perplexe, le capitaine regarda au loin vers le vide de l’horizon et rapprocha progressivement son regard sur le bas de la coque du navire. Pas une vague. Pas même ne serait-ce qu’une vaguelette. Seule la sensation de cette boule d’angoisse dans son ventre prenant de l’ampleur. Mac Sinsley ne comprenait pas — ou précisément ; refusait de comprendre — ce qu’il se tramait, mais sentait pourtant bien qu’il se tramait quelque chose. La seule certitude qu’il avait à cet instant fut que le navire n’avançait pas d’un pouce, et c’était tout.

— Vous allez bien capitaine ? demanda Burt d’un ton inquiet.

Mac Sinsley se retourna subitement, comme interrompu dans quelque pensées insondables et se mit immédiatement en mouvement sur le pont.

— Burt, je retourne dans ma cabine. Prévenez-moi s’il y a du nouveau.
— Ok capitaine. Je suppose qu’on va devoir occuper les matelots le temps que le vent se lève.
— Je vous laisse vous en charger, Burt.

Le second regarda, circonspect, Mac Sinsley regagner sa cabine. Il se gratta la tête tout en se demandant pourquoi son capitaine était si effrayé par cette situation plutôt anodine. Ce n’était pas la première fois qu’un navire à voile se retrouvait immobilisé du fait des caprices du vent. Peut-être était-ce l’œuvre de la nature. Ou bien était-ce le courroux de Dieu ou d’une divinité mythologique quelconque en réponse à un affront divers. Quoiqu’il en soit, tout bon marin a déjà connu de pareils faits temporairement, et il n’y avait en cela rien d’effrayant.

Ainsi la journée s’étira, chaque matelot vaquant à ses occupations. Certains étaient occupés à dormir tout leur saoul (ce n’était pas tous les jours qu’on avait la permission de le faire), certains jouaient aux cartes dans une ambiance de tripot et mettaient en jeu des cigarettes — le capitaine ayant interdit les jeux d’argent sur son navire — et d’autres s’afféraient à faire un sort à quelque bouteilles de whisky. Nombreux furent les marins à passer par ces trois activités, quelque que soit l’ordre dans lequel ils les pratiquèrent. Quant aux plus jeunes et aux nouvelles recrues, c’est la corvée de nettoyage du navire qui les maintint en éveil. Et puisqu’il y a avait toujours à faire sur un bateau, le travail ne manquait pas.

Allongé sur un tas de cordages, Jack Mac Load savourait les effets capiteux du whisky en contemplant le ciel d’un bleu immaculé. Il repensait aux événements de la veille, à Purcell, à cet orage monstrueux, à la peur qui l’avait étreint de ses mains glacées pour le faire trembler de tout son être. Il se demandait si les autres avaient lu en lui. S’ils avaient ne serait-ce qu’entraperçu l’effroi qui avait été alors le sien lorsque les éléments se livrèrent à l’apocalypse, — et se calmèrent soudainement.

Telles étaient les pensées de l’irlandais lorsque Purcell s’approcha, une bouteille de whisky à la main, pour engager la conversation. L’anglais avait passé le plus clair de son après-midi à lire un ouvrage traitant de l’agriculture. Parmi les rares lettrés de l’équipage, il était également l’un des seuls à posséder un projet d’avenir. Une vie après la mer. Une perspective autre que celle de finir ses jours matelot. Acheter une ferme, y installer sa famille et devenir agriculteur, voilà ce à quoi rêvai Purcell. Mais avant tout il lui fallait travailler, et puisqu’il était là, sur ce navire et qu’il côtoierai cet équipage certainement encore un bon bout de temps, pourquoi ne pas tenter de s’entendre avec tout le monde. Même avec cet irlandais irascible.

Il puisa donc dans ses ressources de courage et engagea la conversation.

— Salut Mac Load.
— Qu’est-ce que tu fous la ? grogna l’irlandais d’un ton bourru.
— Je viens t’offrir un verre, répondit l’anglais en agitant la bouteille au contenu brun et frelaté.
Mac Load tourna son regard vers Purcell, hésita un moment et dit :
— Eh ben offres !

Purcell déboucha la bouteille, lui tendit et s’assis sur le bord du tas de cordages, près de Mac Load.

— J’aurais pu te faire la peau hier, fit Mac Load en passant la bouteille à Purcell après en avoir bu une généreuse gorgée.
— Pas sûr. Si tu te souviens bien, c’est moi qui avais le dessus à la toute fin.
— J’suis plutôt du genre coriace, mon gars. A tendance increvable, j’dirais. Mais p’tète qu’il faut qu’on finisse ce qu’on a commencé, hein, juste pour être sûr !
— Jack le pugiliste, hein ? lança Purcell sur un ton amical, lequel dénotait une certaine admiration. J’ai souvent entendu parler de toi sur le port (Plymouth).
— Faut pas croire tout ce qu’on y raconte. Surtout dans les rades. La plupart sont remplis de sales types que j’ai dérouillés.
— Pourquoi t’es-tu construit une telle réputation, Mac Load ? Je sais que t’es pas le mauvais bougre.
— La vraie question c’est qu’est-ce que tu fous sur ce rafiot, John Purcell ? Quelqu’un comme toi n’a rien à foutre ici. C’est une insulte pour nous tous !
— Bon Dieu qu’est-ce qu’on en a à faire de mon nom de famille ! J’ai vécu de sacrés trucs Mac Load, ça oui j’en ai vu… Tout comme la plupart des gars qui triment sur ce rafiot.

L’irlandais ingurgita une nouvelle goulée du spiritueux et le tendit à l’anglais. Après quelque secondes de réflexion, il dit :

— C’est bien vrai ça Purcell. Les gars ici j’les connais bien. C’est que des bons gars qui en vu des vertes et des pas mûres. Ça oui pour sûr.

Lorsqu’il finit sa phrase, mac Load sentit la chaleur de l’alcool remplir tout son être. Purcell et lui restèrent silencieux un moment à boire du whisky. Lorsque la bouteille fut vide, l’anglais plongea ses yeux dans ceux de l’irlandais et dit :

— Tu crois que le vent va se lever aujourd’hui ?
— C’que j’crois c’est que c’est pas clair tout ça, répondit-il.

Purcell cru déceler quelque chose dans l’intonation de Mac Load. Etait-ce de la peur ? Il se leva difficilement, salua l’anglais et repartit dans la direction dont il était venu jusqu’à ce que Mac Load l’interrompe.

— Eh Purcell, c’est moi qui tourne dingue ou est-ce que j’suis le seul bougre à avoir remarqué que pas un seul de ces foutus oiseaux n’a montré le bout de son bec depuis ce matin ? Eux qui d’habitude nous vrillent les oreilles à longueur de journée. C’est pas bizarre ça ?

Purcell se tourna de côté et regarda par-dessus bord. Au loin, le soleil, haut dans le ciel, se répercutait sur l’écran de l’horizon. L’océan était d’un plat surnaturel, comme si l’eau était gelée. Comme ces lacs sur lesquels les gens courageux s’aventurent l’hiver.

Purcell se retourna vers Mac Load et dit gravement :

— N’as-tu pas remarqué ? Il est tard. Le soleil devrait déjà être en train de sombrer derrière l’horizon. Alors comment tu expliques qu’il est là-haut, au zénith ? Aussi fier et étincelant que s’il était midi ?

Mac Load leva les yeux au ciel puis les posa sur ses mains entrelacées l’une dans l’autre. Contenir les tremblements qui l’assaillirent soudainement lui demandait tellement de force que les articulations de ses doigts virèrent au blanc.

_________________
"(…) parce que les gens qui m’intéressent sont les fous furieux, les furieux de la vie, les furieux du verbe, qui veulent tout à la fois, ceux qui ne bâillent jamais, qui sont incapables de dire des banalités, mais qui flambent, qui flambent, qui flambent, jalonnant la nuit comme des cierges d’église."

Sur la route, Jack Kerouac.

[Le bon mot au bon moment, parce que tout ce qui compte c'est l'instant]
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