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 Antoine et Jonathan

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Angel Bain
Mouais, moi, je m'y connais déjà pas mal
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MessageSujet: Antoine et Jonathan   Dim 15 Fév 2015 - 20:39

(Je précise que ce texte comporte normalement une préface écrite par moi-même indiquant notamment que ces événements ne sont pas réels et que mes personnages ne le sont pas non plus. Aucun ne représente toute sa communauté).
J'utilise trois polices différentes : une pour le point de vue d'Antoine (Georgia), l'autre pour le point de vue de Jonathan(Arial), la troisième pour le point de vue commun/la narration en point de vue externe/les points de vue des autres personnages (italique).
Commentaires ici : http://ecrire.ingoo.us/t5915-antoine-et-jonathan#154793




Prologue
Nous.

Je voudrais pouvoir tout dire.
Mais cela est impossible. Il y a trop entre nous pour que les mots puissent nous écrire.
Les personnes se mélangeront dans notre histoire, mon tu, ton je, notre nous,leur il. Le petit ange Eros est si fort qu'il mélange ma voix et la tienne au point de nous confondre.
Tu dansais autrefois sur le mur de nos vies.
Tu étais si différent que je t'ai aimé presque instantanément.


* * *

C'était si étrange. J'arpentais des endroits que je n'avais jamais vus et je le sentais y respirer. Il y avait laissé comme des traces invisibles, que seules on percevait parce qu'on le savait avoir été là. Il habitait ces lieux et pour toujours il resterait une empreinte fugace. Cette poudre de craie sur le tableau, c'était lui ; ce vernis usé sur la chaise, c'était lui ; ces dictionnaires de latin abandonnés dans l'armoire, c'était lui.
Je me surpris à essuyer de nouvelles larmes sur mes joues. A quoi bon le pleurer encore ? Tout cela, ces visites, cette nostalgie, rien ne pourra le faire revenir.
Je jette un dernier coup d’œil à la salle de classe et essaie de l'imaginer y faire cours, la remplir de sa grâce, chanter les leçons de littérature d'une voix agile. Je n'y arrive pas. Seul le vide noir de notre histoire absurde me jaillit en pleine face.

Je suis Jonathan, et je suis celui qu'on a laissé derrière.

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Angel Bain
Mouais, moi, je m'y connais déjà pas mal
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MessageSujet: Re: Antoine et Jonathan   Mar 17 Fév 2015 - 15:57

PARTIE I : AVANT...

Chapitre 1 : Rencontre au Clair de Lune 1/2

Je me souviens du jour où je l'ai rencontré. Il faisait beau. Dit ainsi ça sonne comme le début d'un beau roman d'amour. Qui ne se souviens pas de ce jour-là ? Cela fait presque dix ans maintenant et pourtant je m'en souviens encore. De la lumière. De la chaleur si loin à présent. C'est ainsi que le temps passe : trop vite. Dix ans à vivre une vie éclairée différemment, avant ce jour fatal qui nous a rendu à la nuit.
Je n'avais jamais aimé avant. J'étais sorti avec une fille ou deux, pour rigoler, pour voir comment c'était, pour faire comme les autres et découvrir les joies du sexe dont tout le monde parlait. Rien de comparable avec Antoine. Avant lui presque rien ; après lui, le néant.
De nous deux j'ai toujours été le plus solide, le plus fort. Pas le plus viril ; car si la virilité est du courage et de l'héroïsme alors mon aimé en a eu bien assez pour deux. J'étais juste plus calme et sur moi, les clichés ne se voyaient pas.
Il est entré dans ma vie un soir de septembre ; une amie commune m'avait invité à l'accompagner à une fête dans les quartiers chics. J'étais impressionné par les immeubles plein d'allure, les intérieurs propres, la douceur le l'air estival qui se mélangeait à l'odeur des fleurs, des fruits et des arbres. Justine m'a fait entrer, et m'a présenté comme son « petit ami ». Il y avait déjà un peu de monde ; j'étais impressionné et ne parlait pas beaucoup.
Et puis, lui. L'enfant de la maison. « Je vous présente mon dernier » avait dit sa mère. Ce jour-là j'ai senti mon coeur s'ouvrir en corolle dans ma poitrine et j'ai su qu'il était différent du reste du monde. Il était d'une beauté incroyable. Des traits pâles, doux, l'air d'aimer. Ses cheveux blonds en cascades tombaient en arabesques sur ses épaules chétives ; un sourire timide, des yeux marron foncé immenses et trop sombres pour son visage. Un ange ; une finesse dans ses gestes, une élégance sauvage, des bras qui jouaient avec ses paroles et semblaient vouloir étreindre le monde entier. Sur lui peut-être que oui, les « clichés » se voyaient.
Il m'a serré la main en balançant ses cheveux d'or. J'étais si subjugué que je suis resté sans répondre, avant de tomber dans l'atroce gouffre de honte d'avoir froissé celui qu'on aime déjà de tout son coeur.

Ma mère me répétait souvent que j'étais beau, que j'avais le profil fuselé de mon grand-père, et les yeux bleus de mes ancêtres kabyles ; je me rappelle même qu'elle détachait ce mot un peu complexe des autres, « fu-se-lé », et son accent arabe  lui donnait une touche musicale, insistant sur la syllabe du milieu. Mais pour Antoine je savais d'avance ce qu'il verrait : un arabe, un bougnoul en costard, l'accessoire de Justine l'anticonformiste qui aime à pêcher ses petits amis dans les milieux les moins fréquentables, pour faire chier ses parents.
Je me suis détesté pour ça.


* * *

-C'est son petit ami ?
-Apparemment.
-Comment s'appelle-t-il ?
-Je ne sais pas. Justine l'a dit, mais j'ai oublié. Tu sais, Antoine, elle ramène toujours de ces types ! La dernière fois, c'était un hippie barbu. Aujourd'hui, un arabe des cités. Il faut s'attendre à tout.

Ma sœur arrange une des plantes vertes en équilibre instable d'un geste compulsif. Je passe mes doigts dans mes cheveux blonds pour me donner une contenance, un semblant de nonchalance, mais mon regard est sans cesse attiré par lui. Je sens sa présence où qu'il soit dans la salle, comme si un sixième sens me reliait à lui.
Je comprenais ma sœur. Quelque part, je pensais comme elle. Je voyais dans son silence, ses manières, sa façon hésitante de se saisir des petits-fours, que lui et moi faisions partie de deux univers qui ne sont pas faits pour se rencontrer. Qu'il y avait un fleuve qui coulait dans notre société, qui empêchait les garçons comme lui et les garçons comme moi de se retrouver dans le même bateau pour jouer ensemble. Il n'y avait que le hasard de la tempête, les accidents de parcours qui pouvaient créer des points de contact, des mains tendues, des étincelles.

-Joueras-tu ce soir, mon chéri ?

Ma mère. Elle s'approche avec douceur, caresse mes cheveux et fait la moue. Je hoche la tête.

-Que vas-tu jouer ?
-J'hésite. Je pensais à…

Je regarde le garçon mystérieux. Il baisse les yeux ; il m'a vu. Je sursaute. Habituellement j'aime impressionner la galerie d'invités en interprétant des morceaux de virtuoses comme Mozart ou Liszt. Mais ce soir est un autre soir ; ce soir est pour Beethoven.
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Angel Bain
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MessageSujet: Re: Antoine et Jonathan   Mer 18 Fév 2015 - 11:58

2/2

* * *

Des mains.
La première chose que je vis de lui. Des mains blanches, longues, agiles. Quand elle s'arrêtaient on pouvait distinguer les veines par transparence, ces petites zébrures bleutées qui lui donnaient un air de papillon diaphane. Il jouait du piano comme personne. L'instrument est encore dans notre appartement. Je pense n'avoir jamais la force un jour de le faire retirer. Il en joua ce jour-là, dans cet autre temps, cette autre vie.

-C'est la Sonate au Clair de Lune, avait-il annoncé avant d'effleurer timidement l'ivoire et l'ébène.

Je m'en foutais, possédé par les gouttes de mélodie pure que la danse de ses doigts faisait ruisseler sur moi. Quelque chose habitait ce morceau, cette musique avait une âme.
Il y avait beaucoup de monde à cette soirée, et nombreux étaient les serpents charmés par sa flûte à clavier. Je n'osais pas aller le féliciter, je n'étais pas à ma place au milieu de tous ces gens magnifiques ayant le privilège d'être écoutés, d'êtres touchés par sa musique d'une façon noble que je n'aurais jamais. Ainsi la rougeur me pris tout entier quand, rêvant au balcon de l'appartement cossu où la fête se déroulait, loin de Justine pour qui je n'étais qu'un animal de compagnie, et de toute cette foule qui me regardait d'un œil bizarre, c'est moi qu'il était venu chercher, c'est moi qu'il avait choisi, une fois débarrassé de toutes ces groupies jeunes ou âgées. Il posa ses coudes à la fenêtre et un soupir exprimait toute sa lassitude.

-Tu es tout seul ?

Une longue mèche bouclée vint voler sur son profil d'ivoire, presque bleu sous cette drôle de lumière du soir, moucheté de tâches de rousseur qui lui donnaient un air de souris.

-J'ai… j'ai beaucoup aimé le… la Sonate au Clair de Lune, je parvins à bredouiller.
-Ah oui ?
-… Oui.

Il semblait porter attention à ce que je disais, à des années-lumière du mépris qu'on aurait attendu de la part d'un mec de ce milieu-là.

-Ca te dérange si je fume ? demanda-t-il le plus simplement du monde.
-No… non.

Il sortit une cigarette et l'alluma avec désinvolture. J'étais sidéré que ses parents le laissent fumer ; les miens m'auraient tout simplement arraché la tête s'ils me voyaient une clope à la main. Cela semblait ici un péché autorisé. J'essaie de rattraper la conversation.

-Je… je voulais dire, j'ai vraiment aimé. Je n'ai jamais entendu de musique comme ça.
-Oh, ce n'est pas moi tu sais. C'est juste Beethoven qui a fait tout le travail.


* * *

Je me sentis aussitôt stupide d'avoir dit ça. J'avais du passer pour quelqu'un de terriblement pédant et prétentieux. Je perdais l'esprit ; il ne répondait pas aux codes que j'avais appris, qui me permettaient d'avoir l'air d'un jeune homme propre et bien sous tous rapports. Ce que mon habituelle compagnie appréciait, il semblait tiquer, le prendre mal, et lire entre les lignes pour voir que tout cela n'était que du flan. J'allai chercher une coupe de champagne, une pour lui et une pour moi, et lui tendit d'une main tremblante.

-Tu es… le petit ami de Justine ?

Voilà. Comment engager une conversation encore plus mal ?

-Il paraît, répliqua-t-il. Mais je n'en savais rien. Nous ne sommes qu'amis, mais elle avait besoin d'un « plus un ».
-Ah. Comment vous êtes-vous rencontrés ?
-En boîte.
-Oh. Pourquoi ? Quel âge as-tu ?

Il éclata de rire. Quand il riait, il ne pouffait pas comme les filles, ou ricanait comme les garçons ; c'était un rire franc, assumé, lumineux, qui envahissait son visage, faisait briller ses joues, grandir sa bouche et plisser ses beaux yeux bleus qui constrastaient si fort avec sa peau brune.

-J'ai dix-sept ans.
-Mais… comment tu peux y entrer alors ?
-J'ai… j'ai une fausse carte d'identité.

Il rit, un peu. Se détend. J'étais fasciné. Sa voix grave, ses gestes larges faisaient battre mon coeur plus que de raison. Je voulais parler avec lui le plus longtemps possible, mais je vis du coin de l'oeil Justine faire signe aux invités qu'elle partait. Le temps me manquait et le souffle aussi. Non ! Pourquoi, ne pars pas...

-Comment t'appelle-tu ? ai-je demandé doucement.
-Jonathan.
-Moi c'est Antoine. Je pense que ta « petite amie » est en train de partir.
-Oh ! Je… je dois y aller alors ! Je suis désolé, j'aurais tellement aimé continuer cette conversation mais… elle doit m'attendre ! Salut !

Il semblait paniqué et triste surtout. Sa façon de prendre congé était si spontanée qu'elle me mit en joie. J'avais bu une deuxième coupe de champagne, et j'aimais voir quelqu'un qui n'était pas aussi guindé que tous ces fils de bourgeois.

-Jonathan…


* * *

Il disait mon nom comme spécial, comme un secret. L'entendre lui procurait une saveur nouvelle. Je me souviens de cette première fois, cette impression de renaître qui s'est emparée de moi. Nous avons encore échangé quelques mots. Et encore quelques mots, et une ou deux coupes de champagne. Et ensuite, il m'a fait la bise, et il est parti.

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Ecrit actuellement un roman d'amour entre deux hommes, un blanc catholique riche et un arabe musulman, qui vivent en banlieue parisienne et ont un chat qui s'appelle Harvey Milk.
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Angel Bain
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MessageSujet: Re: Antoine et Jonathan   Mer 25 Fév 2015 - 23:47

Chapitre 2 : La danse des canards 1/2

Comment cela est-il possible ? J'ai encore après toutes ces années la sensation du feu sur ma joue, cette chaleur intense qui m'avait envahi. Et de lui qui m'appelle. J'ai l'impression de l'entendre m'appeler. Je voudrais pouvoir le rattraper, le serrer contre moi, le consoler, lui dire que c'est fini, que ce n'était pas vrai, que c'était une erreur, enfin n'importe quoi, pourvu qu'il revienne, caresser ses cheveux, essuyer ses sanglots, rassurer les cris suppliants de son fantôme en larmes.

* * *

Je n'avais pas de vie avant Jonathan.
Je n'en n'aurais pas après. Une étoile filante, voilà le temps entre nous.
Vivre ensemble. Voilà ce qu'on aurait dû faire depuis le début, dès notre rencontre. Nous aurions dû fuir ce monde hostile, au lieu d'hésiter, de tâtonner, de se chercher.
Je n'arrive pas trop à me souvenir de la fin de cette soirée. J'avais un peu bu, je crois. C'était si dur d'être à côté de lui sans pouvoir rien faire. Sans oser le toucher, le draguer, l'embrasser. Devoir lui parler sans laisser s'échapper mon amour. Quand il est parti, je me suis senti… abandonné. J'aurais voulu lui courir après. C'était si étrange, comme un sentiment parfait, pur. J'étais amoureux, je ne me posais pas la question.

Je me souviens de mon père, a table pour le petit déjeuner du dimanche, qui dépliait d'un coup sec son journal et le lisait le sourcil froncé. Nous sommes riches, bien portants, mais il trouve toujours moyen de dire que le monde va mal. Pendant ce temps, ma mère prend son café, debout, élégante, prête à se rendre à l'église.

-Tu as lu ça, Isabelle ? Dit mon père d'un ton scandalisé.
-Non, qu'y a-t-il ?

Bien sûr que ma mère n'a pas lu ; ma mère ne lit jamais rien, à part les magazines de mode et la Bible.

-Deux gouines qui ont fait un môme en Belgique par PMA et qui réclament que leur gosse soit protégé par la loi.
-Humph !

Je continue de beurrer ma tartine en silence. Il en rajoute.

-J'en ai assez de tous ces gros pédés. De mon temps, une gouine ou une tafiole, on lui cassait la gueule et ils rentraient dans le rang.

Mon père est quelqu'un de très poli. Il n'y a que trois sujets qui le font jurer comme un charretier : les homos, les musulmans et la politique. Ma mère en rajoute une couche :

-Je pense qu'ils se détournent du chemin de Dieu, tout simplement.

Je mord dans ma tartine pour m'empêcher de répondre. Jonathan apparaît dans mon esprit. J'essaie de ne pas y penser mais plus je veux l'éloigner plus il s'impose à moi. Je vois Jonathan qui rit, qui se sert un verre. Je serre les dents, j'essaie de remplacer ces images par une autre mais je ne peux pas m'en empêcher.


* * *

-Tu crois que Dieu nous en veut ?

Des années plus tard Antoine m'a posé cette question. Je ne suis pas très religieux ; je fais l'Aïd, je ne mange pas de porc, je vais à la mosquée de temps en temps pour prier. Je ne pense pas qu'Allah ne veuille pas des hommes comme Antoine et moi. Nous nous aimons et nous ne faisons rien de mal à personne ; je ne vois pas pourquoi il nous en voudrait. Antoine avait plus de mal avec ça. Je sentais parfois en lui une peur, une distance.

-Tu as peur d'aller en Enfer ?
-Je ne sais pas.

Oui. Il avait peur, je le sais. Il y avait en lui une parcelle où l'obscurité avait réussi à se nicher, qui tendait à considérer notre amour comme un péché.

-Ce n'est pas mal, ce que l'on fait, avais-je tenté de le raisonner. On travaille, on a une maison, on adoptera des enfants si tu veux… Ce n'est pas la peine d'en faire ; il y a tellement d'enfants malheureux dans les orphelinats. On est comme tout le monde.
-Sans doute…

La discussion s'arrêtait là, en général.

Parfois il était plus violent, lors de notre seconde rencontre par exemple.                                                                                                        

Nous étions en octobre, il faisait encore un peu chaud. Je me souviens qu'il portait une chemise une veste en jean et que ses longs cheveux blonds était négligemment attaché et volaient autour de son visage comme un pâle soleil. Je n'étais pas sûre de mes sentiments alors j'avais du mal à admettre qu'il avait déjà fait un trou dans mon cœur. Malgré moi il me faisais un peu peur.
Nous ne nous étions pas concertés pour se voir. Je me promenais ce jour-là au parc Flaubert ; Justine m'avait rappelé pour sortir, j'avais refusé car un bar avec le coca à 10 euros merci mais c'est trop cher, t'es vraiment qu'un gros con et une sale racaille, va te faire foutre, je te quitte, au revoir. J'étais allé faire un tour pour oublier.
Le parc était entre les beaux quartiers et la cité des Rhinocéros où je vivais alors. Je me suis installé au pied d'un saule pleureur quand soudain j'entendis un :

-Hey !

Il a couru à petits pas rapides vers moi et s'est assis à côté en faisant un léger dérapage contrôlé. Il était habillé d'une manière peu commune, presque comme ces personnages sur les tableaux des dîners champêtres du XIXe siècle, avec un petit côté rock'n'roll avec son chapeau noir et sa veste en cuir. Ses cheveux blonds étaient négligemment attachés en une queue de cheval floue, et volaient autour de sa tête comme un pâle soleil.

-Je ne m'attendais pas à te voir ici.

Il s'assit dans l'herbe sans cérémonie, les jambes tendues. Il avait dans sa main un morceau de pain, qu'il émiettait copieusement pour le jeter sur les canards. Pas aux canards ; sur les canards. Il visait consciencieusement et les bombardait sans vergogne.

-Tout va bien ? demanda-t-il avec une joie forcée.
-Ou… oui oui, ça va.

Je ne pouvais détacher mon regard du va-et-vient de sa main droite. Au bout d'un moment, je n'y tiens plus et demande :

-Mais pourquoi tu leur jettes les miettes dessus ?
-Pour qu'ils mangent ! Regarde-les comme ils courrent après ! Qu'est-ce qu'ils sont cons ! Haha !

Si vous me demandiez si Antoine était fou, je vous répondrais que c'était même une évidence. Il faisait ces choses sublimes et grotesques que font ceux qui ont une grandeur d'âme détestée. Je l'adorais pour cela, pour ses crises de joyeux délire au restaurant, pour ces ballons à l'effigie de personnages de Disney envolés le soir sur la jetée d'un port, pour ses contraventions d'excès de vitesse avec lesquelles il avait un jour roulé ses cigarettes. Je l'ai aussi détesté, pour ses fugues, ses lubies, son calme cachant la tempête, pour s'être abîmé dans ses folies. Parfois je lui criais mon droit à m'exprimer moi aussi, à que de temps en temps il pense aussi à moi. Je continuais malgré tout à courir après. Il aurait sauté d'une falaise que je l'aurais suivi sans élastique.

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MessageSujet: Re: Antoine et Jonathan   Mar 10 Mar 2015 - 19:35

-Mais arrête !

J'ai arrêté. Il posa sa main sur mon poignet.. J'aurais pu lui écraser mon pain rassis dans le visage, mais j'ai arrêté et regardé ces stupides volatiles tourner en rond en poussant des « coin » gloutons et désespérés.

-Pourquoi es-tu si violent avec eux ? demande Jonathan.
-Je ne sais pas. Je déteste ces sales bêtes, ils sont comme les humains. Ils ne pensent qu'à bouffer et le canard et la cane doivent être bien rangés, bien différenciés. Les vert et gris d'un côté, les marron de l'autre. Pas de mélange.

Je faisais le geste de la main en même temps, la paume bien droite pour figurer une case bien nette.
Je suis le seul garçon de la famille. Je préfère ne pas m'étendre sur mon enfance, après l'on va dire que je suis un cliché. Mes sœurs ressemblent à mon père ; elles sont brunes, le cheveu dru et presque noir, les traits ronds et calmes. Adolescente, une de mes grandes sœurs, Clotilde, a même pris le teint rougeaud de mon père.
J'étais différent, l'enfant de sa mère, plus sauvage, blond comme un épi de blé en été, tout maigre. Je rappelais à mes grands-parents ce que fut ma mère, une Anglaise un peu bohème ramenée par mon père, une pécheresse qui fumait la cigarette et apportait un peu de déchéance à cette prude maison. Elle s'était assagie ; elle était même devenue plus dévote que le plus dévot de mes oncles et tantes, allant à la messe chaque dimanche et me faisait faire ma prière chaque soir comme un bel enfant de chœur. La seule fantaisie qu'elle me laissait, paradoxalement, était ces longs cheveux blonds de fille qu'elle ne s'était jamais résolue à me faire couper, et qu'elle justifiait auprès du regard réprobateur de ma grand-mère et auprès du curé par un « c'est tellement joli, ne trouvez-vous pas qu'il ressemble à Jésus ? ». Mon adolescence passa par là et refusa d'ajouter une barbe, et devant mon refus d'y faire quelque chose elle avait changé de discours « que voulez-vous, les jeunes ont parfois des petites lubies, mais ça lui passera, j'en suis sûre... ». J'étais donc resté ainsi jusqu'à mes seize ans, cet être tout pâle, mi-fille mi-garçon, qui jouait à la dînette avec ses petites cousines avant d'impressionner toute la famille par sa virtuosité au piano, sa lecture précoce d'ouvrages majeurs et sa politesse discrète auprès des grandes personnes. D'abord j'étais ingénument ainsi, l'enfant parfait pour les adultes ; mais peu à peu ma mère voyait d'un œil tendre et insistant de prétendues idylles entre moi et les filles d'amis à eux bien propres sur elles et bien catholiques, tandis qu'en moi la révolte montait à mesure que je découvrais mon corps, mon plaisir à regarder les hommes dans la rue, et que je me rendais compte que quelque chose ne se passait pas tout à fait comme prévu.

-Ce n'est pas une raison pour faire du mal à ces pauvres oiseaux ! semblait me répondre Jonathan.
-Alors pourquoi on ne voit jamais deux vert et gris faire des bébés ?

Un long silence. Pourquoi ai-je dit ça ?

-Qu… Quoi ?
-Tu as déjà vu des canards faire l'amour ?
-Non, c'est pas vraiment dans mes habitudes d'étudier les mœurs sexuelles des palmidés.
-Les vert et gris sont des mâles, les marron les femelle. Je les ai vus.
-Tu es sûr que ce n'est pas deux espèces différentes ?
-Certain.

Il éclate de rire. A nouveau, ce rire n'est pas moqueur ou grinçant, juste rempli d'une joie solaire qui me gonfle la poitrine d'un élan que je ne saurais définir.

-Et toi, tu voudrais que les vert et gris soient ensemble ?
-Au moins une fois. Je voudrais… Je voudrais qu'on soit ces deux canards.
-Quoi ?
-Je voudrais… qu'on fasse comme deux canards vert et gris.

Il rit encore et asticote ma queue de cheval comme on ébourifferait les cheveux d'un enfant.

-C'est vraiment la technique de drague la plus débile que j'ai jamais entendue !

Je rougis. Comment ai-je osé dire ça ? Je ne sais pas comment ça a pu sortir. Avec lui rien ne semble gênant. Je me sens libre. Je peux voler, comme… comme les canards. Maintenant j'ai honte, un peu.


* * *

J'arrête de rire. Il rougit, je peux voir ses petites joues trop mignonnes se colorer de rose. Il est décidément complètement marteau avec ses histoires de canards, mais il me rend... j'ai envie de lui faire un bisou. Je l'embrasse, sur la joue. Il rosit encore plus et devient écarlate.

-Mais qu'est-ce qui te prend ?
-Je te fais un bisou canard. C'est ce que tu voulais, non ?
-...

Je l'aime. Je m'en rends compte après toutes ces années, que ce qui battait dans mon coeur c'était déjà entièrement de l'amour. Nous nous embrassons à nouveau. Sur la bouche. Je ferme les yeux.


* * *

J'ouvre les miens. Son visage penché sur moi, je me souviens de cette vision, ses joues et son front de bronze, sur lesquelles tremblaient le bord de ses paupières ourlés de cils noirs, courts et épais, comme dessinés au pinceau, cette expression de chat au comble du bonheur, cette courte photographie de mon esprit avant le retour à la nuit et aux caresses. Il me mène à m'allonger dans l'herbe fraîche et je continue de déposer baiser sur baiser sur sa bouche d'or. Je ne peux pas m'arrêter. Son regard bleu-vert me happe, comme un lac vertigineux, où les éclats de clarté sont autant de vagues dans lesquelles je plonge volontiers, Lui-même prend une de mes mèches de cheveux dans la main, joue avec et la passe sur mon visage comme s'il cherchait à le peindre.

-Je crois que je suis tombé amoureux de toi.

Sa voix est grave et douce, une voix d'homme, et son souffle aplatit les trois brins d'herbe devant sa bouche. Je proteste malgré moi :

-On se connaît à peine !
-Je m'en fiche, c'est toi que je veux.

Je peux voir briller dans la mer de ses iris une lueur de folie douce. Pour la première fois je me sens férocement désiré ; cette sensation me grise. Il me prend la main et la serre fort dans ses doigts. Tous ces petits gestes, je m'en souviens, tant ils ont marqué mon cœur. Cette fois c'est moi qui l'embrasse, l'âme attendrie par son expression lunaire et enfantine.

* * *

Avec le recul, peut-être sommes-nous allés un peu vite.

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