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 Une faim de loup

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LoupBlanc
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Date d'inscription : 28/09/2015

MessageSujet: Une faim de loup   Lun 5 Oct 2015 - 17:27

Le Loup avait faim. Cela faisait une semaine qu’il avait été banni de sa meute, une semaine qu’il ne se nourrissait que de petits rongeurs malades. Puis, trois jours plus tôt, le sort lui avait souri. Des traces dans la neige, comme une imperfection sur une toile vierge. Depuis, il s’était mis en traque. Il ne pouvait se tromper, les empreintes étaient celles d’une biche en pleine santé. Il salivait à la seule pensée de planter ses crocs dans sa nuque tendre.

    Le Loup avait froid. Les flocons couvraient son pelage d’un nuage blême et le vent glacial fouettait son visage. Ses pas faisaient crisser la poudreuse. Parfois, il trébuchait de fatigue. Mais toujours, il se relevait. Il ne pouvait pas perdre la piste, ou il allait mourir. Seul au milieu de l’infini, oublié, effacé.

    Les traces l’avaient mené jusqu’à la lisière d’une forêt. Encore une fois, le sort lui avait souri, lui offrant un refuge contre le blizzard. Il s’était enfoncé dans les ténèbres, avec pour seule lumière sa rage de vivre. Et sa faim, brûlante et persistante. Elle avait été sa compagne fidèle, et l’avait suivi avec zèle. Mais le Loup sentait une autre présence depuis peu, plus menaçante et toujours plus proche. Au début, il se retournait avec angoisse, mais il ne voyait jamais rien. Pourtant, une ombre marchait dans ses pas, il le savait. De temps en temps, elle lui murmurait des soupirs, et ses mains glacées lui caressaient la nuque. Mais il ne se retournait plus, c’était le seul moyen de ne pas céder au désespoir. Alors il avançait, refusant l’appel de la terre, qui l’incitait à s’allonger et à oublier.

    Puis, le Loup s’arrêta. Devant lui, les traces de pas étaient devenues irrégulières. Et plus loin, des goûtes écarlates maculaient l’herbe. Une colère noire l’envahi, tout d’un coup, sans prévenir, provenant des tréfonds de son être. Elle n’avait pas le droit de mourir, pas maintenant, pas entre les crocs d’un autre. Elle était à lui, et à lui seul. Il pressa le pas, haletant, la mâchoire serrée.

    La neige commençait à fondre. Mais le Loup n’eut pas le temps de s’en réjouir car il commença à pleuvoir. D’abord fine, la pluie chantait entre les feuilles. Puis elle gagna en puissance et bientôt, les goûtes ruisselaient sur le museau du Loup. Les tâches de sang étaient presque indiscernables maintenant, mais il était assez prêt de sa proie pour ne se fier qu’à son odorat. Il se laissa guider par le parfum de son banquet. Ce doux parfum, celui de la chasse, celui de la survie. Il était proche désormais, si proche.    
     
    La piste déboucha sur une clairière. Avant même de sortir des ténèbres des bois, le Loup sentit le danger. La biche tentait vainement de courir pour fuir son agresseur : un loup au pelage d’un noir d’encre. Malgré la nuit tombante, le Loup le reconnu aussitôt. C’était l’alpha de son ancienne meute, celui qui l’avait banni, celui qui l’avait condamné à une vie d’errance dénuée de sens. Une haine déchaînée rongeait le Loup de l’intérieur. Pourtant, il ne céda pas à ses pulsions frénétiques. Se contrôler demandait un effort de volonté extrême, mais il y parvint. Il devait se résigner. Il était trop faible pour combattre son ancien frère, c’était un fait. Un flot de désespoir lui coupa le souffle, comme si une force extérieure lui écrasait la poitrine. Il allait peut-être survivre une semaine de plus, puis, doucement, inexorablement, ses forces l’abandonneraient. Alors, il s’allongerait simplement, soupirerait et attendrait. Il attendrait que celle qui marche dans ses pas le prenne dans ses bras. Puis, il accueillerait le silence, l’anéantissement, l’ivresse de l’étreinte fatale. Ce qui est ne sera plus… Et il n’y pouvait rien, absolument rien.  

    Alors qu’il allait faire demi-tour pour retrouver l’obscurité familière des arbres, la biche s’écroula. Elle frappa le sol de ses sabots brisés, impuissante elle aussi face au sort. Puis, elle leva les yeux et croisa le regard du Loup. Le temps suspendit alors son cours. Le vent cessa de souffler, la pluie cessa de tomber et même la lune, désormais haute dans le ciel, s’immobilisa parmi les étoiles. Dans les yeux noirs de la biche, le Loup surpris une parcelle d’éternité. Ils criaient un appel sans un son : aide-moi. Et sans un son, le Loup bondit, animé par une force qu’il n’avait jusque-là jamais ressentie. Le loup noir se tourna pour faire face à son rival et un sourire sarcastique lui déchira le visage. Les deux adversaires se mirent en marche, décrivant un cercle autour de la biche ensanglantée. L’un était sombre et cultivait sa colère et son orgueil pour se préparer au combat. L’autre était blanc, serein et illuminé par une joie indescriptible. Les ténèbres et la lumière se sautèrent à la gorge et tout ne fut plus que violence. Mais du chaos surgit un vainqueur, teinté des couleurs de la douleur. A ses pieds gisait le corps inerte de sa force contraire. Le champion s’approcha de la biche agonisante et s’allongea près d’elle. Elle le regarda et poussa un soupir. Puis, elle se traîna près de lui et posa sa tête sur son abdomen, bercée par son souffle régulier. Enfin, elle ferma les yeux. Elle ne sentit pas les mains glacées de son ombre l’étreindre, mais une chaleur douce et accueillante.

    Lorsque le soleil se leva, le Loup était déjà loin. La faim l’avait quitté, pour toujours… car la biche l’avait nourri. Corps et âme.
   
***

Un soir, un vieil Amérindien Cherokee parlait à son petit-fils du combat qui se livre à l’intérieur de chacun de nous.
Il l’expliquait comme suit :
Il y a deux loups en chacun de nous.
Le loup sombre qui est la colère, l’envie, la jalousie, la tristesse, le regret, l’avidité, l’arrogance, l’apitoiement, la culpabilité, le ressentiment, l’infériorité, le mensonge, l’orgueil, la supériorité et l’ego.
Le loup blanc qui est la joie, la paix, l’amour, la sérénité, l’humilité, la bonté, la bienveillance, l’empathie, la générosité, la vérité, la compassion.
Après y avoir réfléchi pendant un instant, le petit-fils demande : “Grand-papa, quel loup gagne ?”
Le grand-papa lui répond simplement : “Celui que tu nourris”.

Le combat intérieur, conte amérindien
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margezen
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MessageSujet: Re: Une faim de loup   Lun 30 Nov 2015 - 18:59

Une très belle histoire, une seule petite chose qui me choque un peu le "visage" du loup, mais malgré cela un magnifique récit qui nous tient en haleine jusqu'au bout. Bravo!... Very Happy Very Happy
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Une faim de loup
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