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 Honte & Haine

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Sareth
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MessageSujet: Honte & Haine   Jeu 6 Oct 2016 - 0:09

Petite nouvelle qui a participé à un concours sans réussir à convaincre les jury. Qu'en pensez-vous ? :-)


Je rentrais du travail. Comme chaque soir, je passais à l’épicerie. Salim, le gérant, me raconta une de ses blagues salaces. Je souris poliment avant de payer et sortir. Cela faisait longtemps que je ne riais plus. Je n’avais plus goût à rien, comme si une chape de plomb m’empêchait de ressentir quoi que ce soit. La journée avait été mauvaise au travail, à cause d’une nouvelle norme qu’il fallait intégrer dans nos procédures et pour laquelle mon patron ne comprenait rien…
Perdu dans mes pensées, j’avais pris le mauvais chemin. J’aperçus le parc. Mon estomac se noua. Je fis demi-tour et rejoignis l’itinéraire habituel.
Juste avant d’arriver chez moi, un orage éclata. Sans parapluie, je me mis à longer les murs, m’abritant des rares balcons qu’il y avait çà et là. La pluie s’intensifia. Je décidais de courir et arrivais dans ma rue, trempé. Ce n’était pas une rue fréquentée, et seuls les piétons pouvaient y avoir accès, mais les loyers des appartements y étaient faibles. Entre cette luminosité et la pluie qui formait des flaques au sol, on se serait cru dans un mauvais film d’horreur. Je ne sais pas si cette pensée réveilla mes peurs d’enfant, mais un instant, je crus entendre des pas me rattraper. Je me précipitais à la porte de mon studio. Une fois ouverte, je me retournais pour vérifier si on me suivait. Personne.
J’enlevais mes chaussures, jetais mes habits au sol, et allumait la télé. Il n’y avait rien de plus glauque que de pénétrer dans un appartement de célibataire : sans bruit, c’est vide et mort. Je pris une douche. Alors que je me séchais, j’entendis aux informations qu’on avait relâché un condamné pour bonne conduite, après 10 ans. Si sa conduite avait été si bonne, pourquoi l’enfermer… Soudain, j’eus un doute. Se pouvait-il que… non, ce n’est pas possible que ce soit le même...
Le téléphona sonna et coupa net le court de mes pensées délirantes. Je décrochais.
— Allo ?
— Écoute Jonathan, on est des adultes responsables. Tu le sais très bien, je ne veux ni te voir ni te parler. C’est mieux pour tout le monde.
Elle raccrocha.
Ces quelques secondes passées au téléphone avec elle me firent l’effet d’avoir vu un fantôme. Ça faisait presque 10 ans qu’on ne s’était plus adressé la parole. Pas depuis ce jour au parc… Je refusais d’y repenser. Je m’installais dans le canapé devant une comédie que j’adorais. Sans m’en apercevoir, je pleurais.

*

Dans un pub, à l’autre bout de la ville, un ex-détenu savourait sa libération : Enfin une « vraie » bière, pensa-t-il, et pas leur pisse colorée…
Un homme s’assit à ses côtés. L’ex-détenu l’observa : il était de taille moyenne, bien bâti. Ses cheveux étaient châtains, et ses yeux clairs... Ces yeux… Il ne les avait pas oubliés, jamais il ne pourrait oublier les yeux de cet homme ! Mais ils avaient changé : ils n’affichaient plus de la peur, mais une fureur telle, que même les fanatiques les plus illuminés ne pouvaient exprimer.
— Vous ? articula-t-il, avant de s’enfuir sans payer sa consommation.
Le détenu courut sans se retourner. Il savait que ses actions passées avaient eu des conséquences, mais il estimait en avoir payé le prix : 10 ans de sa vie. Sauf qu’à présent, la victime venait réclamer des comptes. Il se retourna pour vérifier qu’il n’était pas suivi, et trébucha. Il jura. En se relevant, l’homme du comptoir se tenait devant lui.
L’ex-détenu s’était déjà battu par le passé, il avait même été blessé à l’arme blanche. Lorsqu’il sentit le métal froid pénétrer à plusieurs reprises dans son ventre, il sut que c’était fini. Il fixa une dernière fois son meurtrier : dans ses yeux, brûlait une haine sans pareille mesure.

*

Je me réveillais en sursaut. Cela faisait plusieurs nuits que je n’arrivais plus à fermer l’œil. Pas depuis son l’appel. Pourquoi m’avait-elle appelé ? Je me remémorais ses paroles qui n’avaient pas de sens… Jamais je ne l’avais contactée… Pas depuis notre séparation, 10 ans plus tôt. Pas depuis ce qui nous était arrivé… ce qui lui était arrivée.
Ce jour-là, j’allais au boulot sans avoir la tête à ça. Cela dut se remarquer, car mon chef menaça de me licencier.
La journée passée, lorsque je m’installais dans mon canapé, le téléphone sonna. C’était elle. Je décrochais, le cœur battant.
— Tu es devenu fou ? Mais qu’as-tu fait ? Je… je ne sais plus quoi faire… Elle sanglota. Il faut vraiment tourner la page. Je ne pensais pas que tu pourrais…
— Attends, Émilie de quoi tu parles ? Je ne t’ai jamais appelé…
— Laisse-moi tranquille !
Elle raccrocha encore une fois, sans que je puisse parler.
Chaque soir, pendant 15 jours, je la rappelais sans succès. Je commençais à m’inquiéter pour elle. Peut-être avait-elle fini par craquer, après tant d’années… Ç’aurait été normal.
Jusqu’à ce qu’un soir, elle me rappela.
— Excuse-moi, mais je ne sais plus trop où j’en suis. J’imagine ce par quoi tu as dû passer toi aussi. Ce que tu as fait… Je le comprends à présent. J’espère que tu n’auras pas d’ennuis…
— Arrête de parler comme si on se voyait à nouveau ! m’énervais-je.
— Quoi ? C’est toi qui n’as pas arrêté d’essayer de me faire comprendre ton point de vue ces dernières semaines…
— Pas du tout !
— Tu te moques de moi ? Le numéro de ton téléphone s’affiche à chaque fois !
Je ne comprenais plus rien. Il y avait un gars qui se faisait passer pour moi, et qui appelait avec mon téléphone ?
— Bon je raccroche, m’annonça-t-elle sans me laisser le choix.
Au même moment, on sonna à ma porte.
J’allais ouvrir, lorsque pris d’un doute, je regardais par le Juda. Je n’en crus pas mes yeux. Dehors, il y avait un gars avec mon visage ! C’était impossible…
Sans me rendre compte, ma propre main tourna la poignée et ouvrit. L’homme entra sans que je puisse l’en empêcher. Il referma derrière lui. Lorsqu’il me fixa, j’aperçus son regard : il débordait de haine.
— Que vou… voulez-vous ? balbutiais-je.
Face à moi, il me dévisageait de haut en bas. Il n’affichait que mépris et haine. Je reculais.
— Regarde ce que tu es devenu ! Un minable dans une vie de minable ! Tu n’as jamais rien fait de ta vie ! Tu n’as même jamais pu protéger ta femme !
Ses paroles me scièrent les jambes. Comment pouvait-il savoir ?
— Oui, souviens-toi de cette nuit dans le parc. De cette belle soirée où avec Émilie vous rentriez du restaurant pour fêter votre anniversaire.
— Vous ne pouvez pas… Non… me plaignis-je, incapable de comprendre ce qui m’arrivait. Les souvenirs commençaient à refaire surface. Je m’effondrais sur une chaise : je n’arrivais pas à les supporter.
— Souviens-toi de cette nuit où tu n’as rien fait pour l’aider ! Où tu as laissé ta femme se faire violer, sous tes yeux !
— Nooonn ! hurlais-je, les mains sur les oreilles.
Je ne voulais pas m’en souvenir. J’avais été tabassé par un complice et maintenu fermement. On m’avait obligé à regarde, à entendre ses cris… Ces souvenirs étaient insoutenables !
— Heureusement, pour elle, le violeur est mort. Je m’en suis chargé. Non, mais regarde-toi ! Tu es faible ! Tu n’as jamais rien fait pour ta femme ! Tu n’as jamais tenté de l’aider, pas même au péril de ta vie ! Tiens ! me fit-il en me jetant un revolver. Tu aurais dû mourir en la sauvant cette nuit-là ! Vas-y, paie ta dette !
J’étais en larmes. Je ne m’en étais jamais assez voulu d’avoir laissé ma femme se faire violer, je m’en rendais compte à présent. Je n’avais jamais osé imaginer la douleur que ç’avait dû être pour elle, et j’avais continué ma vie, comme si de rien n’était. Je me dégoûtais. Je ne savais pas qui était ce gars, et je m’en moquais, ça n’avait plus d’importance. Je pris l’arme, la posais contre ma tempe, et tirais.

Mon double était étendu sur le sol, tué sur le coup. Il me dégoûtait. Sa faiblesse me dégoûtait. Le fait qu’il puisse avoir vécu toutes ces années me dégoûtait. Aujourd’hui, je tenais ma vengeance. Aujourd’hui, cet imposteur n’existait plus. Aujourd’hui, j’allais de l’avant : ma femme allait se remettre avec moi, et plus jamais je ne laisserai quiconque, ne serait-ce que la regarder de travers. Aujourd’hui, j’étais prêt à tuer.

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MessageSujet: Re: Honte & Haine   Jeu 6 Oct 2016 - 2:22

Je t'invite à créer un post dans la section commentaire qu'on puisse s'exprimer Smile

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MessageSujet: Re: Honte & Haine   Mer 7 Déc 2016 - 22:21

Bonjour à tous ! :-)

Je post la version améliorée de ma nouvelle "Honte & Haine" qui a concouru pour le deuxième AT de la revue en ligne gratuite L'IndéPanda. cette nouvelle avait été revue et commentée par des membre de ce forum, et si elle n'a pas été retenue, elle a fini a la 1ère place des nouvelles non retenues ! Comme quoi, elle y était presque et c'est aussi grâce à vous ! :-D Bonne lecture ;-)

*** Honte & Haine ***

Comme chaque soir, en rentrant du travail, je passais devant l’épicerie, et décidais de m’y arrêter. Salim, le gérant, me raconta une de ses innombrables blagues salaces alors que je payais. Je n’ai jamais su où il allait toutes les chercher, et, à en croire par les rires des autres clients elles devaient réellement être hilarantes. Pourtant, moi, elles ne me faisaient jamais rire. Pour la forme, je souris poliment avant de payer et sortir. Cela faisait longtemps que je ne riais plus, très longtemps. J’avais du mal à apprécier les choses simples, ou les situations plus comiques comme celles de l’épicerie. C’était comme si une chape de plomb m’empêchait de ressentir quoi que ce soit. À part ce qui allait mal. Ça, je le ressentais pleinement. Surtout qu’au travail, la journée avait été très mauvaise à cause d’une nouvelle norme qu’il fallait intégrer dans nos procédures et pour laquelle mon patron ne comprenait rien…
Perdu dans mes pensées, j’avais pris le mauvais chemin et m’étais retrouvé face au parc. Aussitôt, mon estomac se noua et j’eus le souffle coupé. Rapidement, je fis demi-tour et rejoignis l’itinéraire habituel. En chemin, je luttais contre les images qui essayaient de refaire surface. Instinctivement, comme j’avais appris à le faire, je me mis à fredonner une chanson sans queue ni tête, un de ces insipides tubes de l’été qui font se déhancher toutes les générations. Je finis par passer à autre chose.
Avant d’arriver chez moi, un orage éclata. Sans parapluie, je me mis à longer les murs, m’abritant des rares balcons qu’il y avait çà et là. Lorsque la pluie s’intensifia, je décidais de courir, mais elle tombait si fort, que j’arrivais complètement détrempé dans ma rue.
Mon appartement se trouvait dans une ruelle mal éclairée où seuls les piétons pouvaient y accéder. Grâce à cela, les loyers y étaient les plus bas du quartier ; ce qui me convenait parfaitement. Pressant le pas, j’observais la scène : entre la faible luminosité du lieu et la pluie qui formait des flaques au sol, je me serais cru dans un mauvais film d’horreur. Je ne sais pas si cette pensée réveilla mes peurs d’enfant, mais un instant, je crus entendre des pas résonner dans la ruelle et me rattraper. Apeuré, je me précipitais à la porte de mon studio. Une fois ouverte, je me retournais pour vérifier qui me suivait. Sans grande surprise, je ne vis personne. On ne me suivait pas. Ces derniers temps, j’étais persuadé que quelqu’un m’espionnait. Mon esprit me jouait des tours. C’était très probablement le stress du boulot…
Une fois à l’intérieur, j’enlevais mes chaussures, je jetais mes habits au sol, et allumait la télé. Il n’y a rien de plus glauque que de pénétrer dans un appartement de célibataire : sans bruit, c’est vide et mort.
Ruisselant de pluie, je pris une douche bien chaude. C’est à peine si j’arrivais à apprécier la chaleur d’un tel confort. J’y restais vingt bonnes minutes. Alors que je me séchais, j’entendis d’une oreille, aux informations, qu’on venait de relâcher un condamné pour bonne conduite, après dix ans d’enfermement, alors qu’il aurait dû y rester dix de plus. Si sa conduite avait été si bonne, pourquoi l’enfermer ? ironisais-je.
Soudain, j’eus un doute. Se pouvait-il que... non, c’était impossible qu’il s’agisse du même gars...
Le téléphona sonna et coupa net le cours de mes pensées délirantes. Je décrochais.
— Allo ?
— Écoute Jonathan, on est des adultes responsables. Tu le sais très bien : je ne veux ni te voir ni te parler. C’est mieux pour tout le monde.
Sans que je puisse lui répondre, elle raccrocha.
Ces quelques secondes passées au téléphone avec elle me firent l’effet d’avoir vu un fantôme. Ça faisait bientôt dix ans qu’on ne s’était plus adressé la parole. Pas depuis ce jour au parc… Je refusais d’y repenser. Je fredonnais à nouveau un de ces tubes de l’été, et m’installais dans le canapé devant une comédie que j’adorais. Il s’agissait d’une comédie à l’humour absurde que j’adorais regarder quand ça allait mal. Autrefois, j’étais plié en quatre en la voyant. Maintenant, j’arrivais à peine à esquisser un sourire. Alors que je visionnais ce film pour la énième fois, sans m’en apercevoir, je m’étais mis à pleurer. Avant, j’adorais regarder ce film avec elle.

*

Dans un bar, à l’autre bout de la ville, un ex-détenu savourait sa libération : enfin une « vraie » bière, pensa-t-il, et pas leur pisse colorée…
Alors qu’il était tranquillement installé et entamait sa troisième pinte, un homme sans gêne s’assit à ses côtés.
L’ex-détenu le toisa d’un œil mauvais : qui osait l’emmerder alors qu’il savourait sa liberté retrouvée ? Légèrement éméché, l’ex-tôlard se mit debout, face à l’homme, prêt à lui dire ses quatre vérités. Son gêneur était de taille moyenne et plutôt bien bâti. Il avait les cheveux châtains et les yeux d’un bleu très clairs... Ces yeux… Le détenu ne les avait pas oubliés. Jamais il ne pourrait oublier les yeux de cet homme ! Pourtant, ils avaient changé : ils n’affichaient plus la peur d’auparavant, mais une fureur telle, que même les fanatiques les plus illuminés ne pouvaient exprimer.
— Vvv… vous ? balbutia-t-il, avant de s’enfuir sans régler sa note.
Le détenu courut sans se retourner. Il savait que ses actions passées avaient eu des conséquences, mais il estimait en avoir payé le prix : dix ans de sa vie... Sauf qu’à présent, la victime venait réclamer des comptes. Après avoir couru ce qui lui semblait être une éternité, il se retourna pour vérifier qu’il n’était pas suivi, mais trébucha, s’étalant de tout son long sur le sol. Il jura. En se relevant, l’homme du comptoir, aux yeux clairs, se tenait devant lui.
L’ex-détenu s’était déjà battu par le passé, et il avait acquis de bons réflexes à l’arme blanche. Pourtant, il ne vit pas le coup venir. Son adversaire agit avec une rapidité fulgurante, c’est à peine si la victime comprit ce qui lui arrivait lorsqu’elle sentit le métal froid pénétrer à plusieurs reprises son ventre. Au sixième coup porté, le tôlard sut que c’était fini. Il fixa une dernière fois son meurtrier : dans ses yeux brûlait une haine sans pareille.

*

Je me réveillais en sursaut. Cela faisait plusieurs nuits que je n’arrivais plus à fermer l’œil. Pas depuis son l’appel. Pourquoi m’avait-elle appelé ? Je me remémorais ses paroles qui n’avaient pas de sens… Jamais je ne l’avais contactée… Pas depuis notre séparation, dix ans plus tôt. Pas depuis ce qui nous était arrivé… ce qui lui était arrivé.
Les jours qui suivirent, j’allais au boulot sans avoir la tête à ça. Cela dut se remarquer, car mon chef menaça de me licencier plusieurs jours d’affilés.
Une journée de plus s’était écoulée, au moment où je m’effondrais dans mon canapé, fatigué, le téléphone sonna. Je lis le numéro qui s’affichait : c’était elle. Je décrochais, le cœur battant.
— Tu es devenu fou ? Mais qu’as-tu fait ? Je… je ne sais plus quoi faire… Elle sanglota. Il faut vraiment tourner la page. Je ne pensais pas que tu pourrais…
— Attends, Émilie de quoi tu parles ? Je ne t’ai jamais appelé…
— Laisse-moi tranquille !
Elle raccrocha encore une fois, sans que je puisse parler.
Chaque soir, pendant 15 jours, je la rappelais sans succès. Je commençais à m’inquiéter pour elle. Peut-être avait-elle fini par craquer, après tant d’années… Ç’aurait été normal.
Jusqu’à ce qu’un soir, elle finit par me rappeler.
— Excuse-moi, mais je ne sais plus trop où j’en suis. J’imagine ce par quoi tu as dû passer toi aussi. Ce que tu as fait… Je le comprends à présent. J’espère que tu n’auras pas d’ennuis…
— Arrête de parler comme si on se voyait à nouveau ! m’énervais-je.
— Quoi ? C’est toi qui n’as pas arrêté d’essayer de me faire comprendre ton point de vue ces dernières semaines…
— Pas du tout !
— Tu te moques de moi ? Ton numéro de téléphone s’affiche à chaque fois !
Je ne comprenais plus rien. Quelqu’un se faisait passer pour moi, et appelait avec mon téléphone ? Instinctivement je vérifiais s’il se trouvait bien à sa place : sans surprise, il était rangé dans ma sacoche.
— Bon, je raccroche, m’annonça-t-elle sans me laisser le choix.
Au même moment, on sonna à ma porte.
J’allais ouvrir, lorsque pris d’un doute, je regardais par le Juda. Je n’en crus pas mes yeux : dehors, il y avait un gars avec mon visage ! Je vérifiais une seconde fois, et je ne pus que confirmer ses traits : je croisais les mêmes au réveil dans la salle de bain, tous les jours, depuis trente-cinq ans. La personne sur le seuil de ma porte avait le même visage carré, les mêmes cheveux, et les mêmes yeux bleus clairs… C’est impossible…
Sans me rendre compte, ma propre main tourna la poignée et ouvrit, comme si je ne contrôlais plus mon corps. L’homme entra sans que je puisse l’en empêcher. J’étais comme paralysé. Lorsqu’il me fixa, j’aperçus son regard qui débordait de haine. Il se déplaçait dans mon appartement comme s’il connaissait déjà les lieux, comme s’ils lui étaient familiers.
— Que vou… voulez-vous ? balbutiais-je.
Face à moi, mon sosie me dévisageait de haut en bas. Il n’affichait que mépris. Effrayé, je reculais d’un pas.
— Regarde ce que tu es devenu ! Un minable dans une vie de minable ! Tu n’as jamais rien fait de ta vie ! Tu n’as même jamais pu protéger ta femme !
Ses paroles me scièrent les jambes. Comment pouvait-il savoir ? Faisait-il allusion à la seule chose que je ne m’étais jamais pardonnée ?
— Que… De quoi parlez-vous ?
— Tu ne le sais que trop bien ! Non, mais regarde-toi ! Tu es faible ! Tu n’as jamais tenté d’aider Émilie, pas même au péril de ta vie ! Tiens ! me dit-il en me jetant un revolver sous le nez. Tu aurais dû mourir en la sauvant cette nuit-là ! Vas-y, paie ta dette !
Sous le coup de l’émotion, je ne pus retenir mes souvenirs qui jaillirent de toutes leurs forces. Je m’effondrais sur une chaise, incapable de les supporter. Les larmes ruisselaient sur mon visage, alors que je tremblais de tout mon corps. Je me souvenais de cette nuit au parc, de cette belle soirée où avec Émilie nous rentrions du restaurant pour fêter notre anniversaire…
Je ne m’en étais jamais assez voulu pour ce qui lui était arrivé, je m’en rendais compte à présent. Je n’avais jamais osé imaginer la douleur que ç’avait dû être pour elle, et j’avais continué ma vie, comme si de rien n’était. Je me dégoûtais. Je ne savais pas qui était ce gars, s’il était mon double, ou simplement le fruit de mon imagination, et je m’en moquais, ça n’avait plus d’importance. Je pris l’arme qu’il m’avait jetée et, d’une main tremblante, je la posais contre ma tempe. Au moment où je pressais la gâchette, je compris que l’étranger qui me faisait face était l’homme que j’aurais dû être...

Mon double s’effondra sur le sol, mort sur le coup. Il me dégoûtait. Sa faiblesse me dégoûtait. Le fait qu’il puisse avoir vécu toutes ces années comme si de rien n’était, alors que, cette nuit-là, au parc, il avait laissé sa femme se faire violer, me dégoûtait. Aujourd’hui, je tenais ma vengeance. Aujourd’hui, cet imposteur n’existait plus. Aujourd’hui, j’étais la partie de sa personnalité qu’il n’avait jamais eu la force d’être : j’allais me remettre avec ma femme, et plus jamais je ne laisserai quiconque, ne serait-ce que la regarder de travers. Aujourd’hui, pour elle, j’étais prêt à tuer.

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