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 La jambe.1

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MessageSujet: La jambe.1   Mar 29 Nov 2016 - 11:28

Vladimirovitch se gratta soudain la cuisse. Il était allongé dans son canapé, à bouquiner, pendant que sa femme faisait de même, quand il ressentit une sorte de morsure, un peu en bas de l'aine.

« Saleté de moustique !» s'écria-t'il. Il jeta son livre à coté de lui, et laboura l'endroit irrité en le ratissant de ses ongles rongés. L'assemblée, constituée de sa seule épouse ne releva pas l'évènement. Elle continua de tourner les pages du recueil dans lequel elle était plongée, une compilation des meilleures nouvelles de Franz Kafka. La friction n'eut pas raison de la démangeaison. Elle s'était comme endormie, cachée. Comme un méchant chat que l'on gronde, et qui s'enfuit sous une commode. Il ne fait pas ça en signe de repentance, pour dire : « je suis un affreux matou. J'ai si honte de ma personne... Oh quel infâme, quel méprisable félin ! Je vais ramper sous un meuble, pour que mes maitres ne me blâment plus, et attendre l'absolution . » Non. Il se carapate là dessous afin de fomenter sa vengeance, dont l'idée s'est formée au moment même où il s'est fait réprimandé. Il attend le bon moment, et tchac ! Plante ses griffes en profondeur...

Vladimirovitch se sentait vexé que sa femme ne prête aucune attention à son malheur. S'il avait pu lui faire partager sa douleur, elle aurait compris sa souffrance. Il lui en voulait presque de ne pas avoir été piquée aussi. Elle continuait de tourner les pages de son livre pendant que lui, pauvre martyr, agonisait à coté. Peut être exagérait-il, mais l' indifférence qu'elle affichait mettait quelques gouttes de citron supplémentaires sur sa plaie... A presque quarante ans, il avait gardé un caractère d'enfant gâté,et donc, la conviction, comme beaucoup de personne, qu'il était le centre de l'univers. Pourtant, il ravala sa rancoeur, se tenant coi. Les adultes, en particulier son épouse, ne supportait pas ses caprices. « On est en automne, et il y a encore des moustiques », maugréa-t'il sans s'adresser à personne en particulier. « Celui là m'a presque empalé ! ». Mais il n'entendit aucune réponse. Il récupéra son bouquin, repris sa lecture, malgré la sensation de brulure froide qui lui tenait encore la jambe...

Heureusement, l'histoire qu'il lisait était amusante. Le récit, pas très bien écrit, d'un homme malheureux. Les gens malheureux l'apaisaient. Il se sentait mieux loti, plus veinard, plus formidable que ces bougres. Après tout, ils l'avaient cherché. Il n'y avait rien de tragique à ce qu'ils reçussent dans les reins de tels retours de boomerang. « Bouhouhou, je n'ai plus d'argent », disait le protagoniste du texte. Bah, il pouvait se lamenter. S'il n'avait pas tout dépensé en futilités, il n'en serait pas là, le drôle... Vladimirovitch oublia rapidement ses misères. La couverture du Kafka représentait un homme à genou, le dos piqué par une machine invraisemblable. Un officier se tenait auprès de lui, droit comme un I, dans une attitude d'autorité inhumaine. Les piqures avaient constellé la victime de petits trous sanguinolents. Du sang noir d'encre dégoulinait des plaies. Vladimirovitch, en regardant l'illustration, éprouva du dégout, et repensa à sa jambe, piquée elle aussi. Machinalement, il passa sa main sur la toile de son pantalon, frotta plusieurs fois l'endroit du crime jusqu'à ce qu'une douce chaleur se diffusât. Il regarda sa femme. Son beau regard vert plongeait à l'intérieur du livre. Elle avait une expression sérieuse qu'elle arborait rarement dans sa vie courante. Une expression qu'il trouvait magnétique, sacrément sexy. Quelle histoire est-elle en train de lire ? se demanda-t'il. Elle devait être en plein milieu de la colonie pénitentiaire, comme la couverture lui suggérait. Non. C'était une trop grosse coïncidence. L'épaisseur des pages, de chaque coté de la reliure, indiquait qu'elle était en plein milieu de l'ouvrage. S'il s'agissait d'un florilège des meilleurs textes, ils devaient être placé par ordre chronologique... La métamorphose ? Peut-être... Il réalisa qu'il utilisait ses qualités de déductions pour des futilités, mais qu'avait-il de mieux à faire ? Un dimanche en fin d'après-midi ? Le seul jour où, sciemment si on est religieux, inconsciemment dans tous les autres cas, on décrète un arrêt total des activités courantes. On sent qu'il est nécessaire, par convention, mais aussi par ordre de notre horloge biologique, de s'allonger, et de ne rien faire. C'était du moins les convictions de Vladimirovitch.

Tout allait bien, jusqu'à' à ce que vienne l'heure d'aller se coucher. Il était en train de se brosser les dents, quand la drôle de piqure se rappela à lui. La douleur était revenue. La brosse à dent électrique suspendit son bourdonnement, fut posée hâtivement près du lavabo. La bouche encore pleine de salive et de dentifrice, il tira sur l'élastique de son pantalon de pyjama. Il cracha sa bave fluorée, avant d'envoyer sa main dedans. Ca le démangeait horriblement, d'une chatouille insupportable, d'une façon surprenante. Il se gratta furieusement. Le bout de ses doigts rencontra un liquide. Du sang. Il avait creusé profondément. Quand la désagréable sensation s'estompa, Vladimirovitch prit la décision sans appel de regarder en face le bobo. Ce mot était bien trop trivial pour décrire ce qui était en vérité une blessure, une meurtrissure. Ce n'était pas difficile de lui reprocher un comportement brutal, il s'était comporté comme un gros boeuf.
Il y avait effectivement un bouton, mais tout lacéré, tout rougi, tout sanglant. Il avait été malmené, ce bouton, enfin, ce bouton. Ce n'était pas vraiment un bouton. Une plaque boursouflée, d'environ deux centimètres carrés, toute lacérée, toute rougie, etc. Etc. Il se regarda dans le miroir. Il avait l'air troublé. Après un nouvel examen, ce n'était qu'un vilain bouton malmené. N'empêche, il ne sentait pas tranquille. La boursouflure diffusait quelque chose de maléfique. Le terme n'était pas trop fort : premièrement, c'était le mot qu'il lui était venu tout de suite à l'esprit, deuxièmement, il n'arrivait pas à en trouver d'autre. Ce bouton était maléfique. Point. L'alarme de son instinct lui hurlait ce fait. Ca n'était pas une plaie ordinaire. Il passa un doigt dessus : il lui sembla qu'elle avait grossi, pendant ces quelques minutes d'observation. Qu'elle était devenu dure, comme si un corps étranger tendait la peau, par en dessous.
Sa femme l'appela. Il remonta son pyjama en vitesse. Elle l'attendait dans le lit, son Kafka entre les mains, l'air souriant et intrigué. Il était resté longtemps dans la salle de bain, après que le bruit de la brosse à dent se fut arrêté. Elle lui demanda si tout allait bien. Il bredouilla un « oui », se glissa sous la couette douillette. Il sombra, oubliant tout, ensuqué par le confort du lit, et par le rassurant corps chaud à coté de lui. Il ne rêva pas. En tout cas, il n'eu pas l'impression de rêver.

Deux ou trois fois dans la nuit, il se réveilla. La jambe le titillait. Il grattouilla l'endroit dans une demi-conscience, la demi-conscience du sommeil enquiquiné, et se rendormit à chaque fois, en mâchouillant sa langue sèche. Il avait déjà oublié cette histoire de piqûre quand la lumière du matin lui ouvrit les yeux. Il entendait sa femme fredonner au loin, depuis la cuisine. La mélodie arrivait jusqu'à ses oreilles, et une odeur de café jusqu'à son nez. Très habituel.

En se levant, sa jambe gauche était un peu raidie. Rien de surprenant, tout racorni de sommeil qu'il était. Il s'étira. Mais quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'il constata, sous la douche dans laquelle il s'était jeté, que le boursouflure avait grandi. Pire, une petite crevasse s'était formée au sommet de la chair gonflée. C'était ouvert, carminé. L'eau de la pomme coulait à l'intérieur. Mais il ne pouvait pas vraiment voir, à cause de sa posture et de la vapeur chaude qui envahissait la cabine. Il sortit après s'être frotté de savon à la hâte. Quand la serviette eu fini de le sécher, il s'assit par terre, ses fesses nues sur le tapis de bain. Ainsi pouvait-il mieux observer. Ca n'avait pas vraiment grossi, mais maintenant, cette ouverture était apparue. Et quand il courba son dos pour voir de plus près, il vit la chair à vif, qui descendait à pic, comme des falaises. Peut-être était-ce dû à la position, car soudain, Vladimirovitch sentit un étourdissement, celui qui arrive juste avant de s'évanouir. Mais il ne tombait pas inconscient. Ce qu'il lui arrivait était inédit. Il ne se souvenait pas s'être blessé, ou cogné, ou quoi que se soit, pourtant cette chose étrange était apparue, sans raison, comme ça... La tête lui tourna un peu plus. Il toucha le rebord de la plaie... Ce n'était pas douloureux. Elle courait sur environ cinq centimètres, et ressemblait à une coupure profonde. La bosse aussi ne lui faisait pas mal, il sentait juste une dureté sous-jacente, quand il pressait cet endroit de l'index. « Où tu es ? » La voix de sa femme avait fusé sans prévenir. Il sursauta, se releva d'un bond.

Tout en se dépêchant d'enfiler son pantalon, les pensées voltigeaient dans son crâne. Je ne peux pas lui montrer ça, se disait-il. Immédiatement, elle va s'étonner, voire s'effrayer, et me poser un millier de questions auxquelles je ne pourrais pas répondre... Pire, elle va s'affoler, et appeler tout de suite les secours, je la connais. Ses cours de secourisme l'ont rendu prompte à faire intervenir une ambulance, et la dernière chose que je veux, c'est bien d'aller à l'hôpital, cet endroit sinistre. Non, pas ça, pas l'hôpital. Alors qu'on pourrait rester tranquille ici, sans paniquer. Il finit de s'habiller en vitesse, en se disant que ça ne devait être qu'une blessure, oui, rien de grave. Il avait du se faire ça en grattant. C'est ça ! Il se souvenait d'avoir gratté comme un fou, depuis ces démangeaisons... Ca allait cicatriser, oui. Il y verserait de l'alcool désinfectant à la première occasion, se convainc-t'il. Ca piquera, mais ça tuera les éventuelles saletés...`

« Bonjour ma chérie !» glapit-il presque en entrant dans la cuisine. Il voulait son ton calme, inconsciemment rassurant. Au contraire, sa voix parut inhabituelle au sortir de sa bouche, la cause en étant les réflexions teintées d'angoisse qui le hantaient depuis la salle de bain. Jamais il n'avait prononcé un « bonjour ma chérie » si peu naturel, si maladroit, si mal à l'aise. Sa femme le remarqua.

-Qu'est-qu'il y a ? dit-elle
-Rien.
-Tu es sur? Elle se méfiait.
-Oui oui. (à suivre)
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MessageSujet: Re: La jambe.1   Mer 30 Nov 2016 - 9:54

la suite pour aujourd'hui :

Il n'arrivait pas à contenir la gène qui le révélait. Elle eu une certaine ardeur dans le regard, comme si elle avait été prête à bondir, mais elle ne dit rien. Elle lui accordait le bénéfice du doute, même si elle savait que Vladimirovitch avait la déplaisante habitude de mentir souvent. Pas pour des choses graves. Pour des petites, bénignes, qui rendaient encore plus irritant le fait qu'il déformât la vérité. Vladimirovitch ne prononça plus un mot, car il avait bien compris. Elle lui tomberait dessus à bras-raccourcis si elle découvrait le pot-aux-roses. Plein de circonspection, il se dirigea vers le percolateur, et se fit un café. Sa jambe le démangeait. Il avait l'impression qu'une main griffue creusait de l'intérieur vers l'extérieur de la cuisse. La vision était tellement horrifique qu'il engloutit une grande rasade d'espresso fumant. Le stoïcisme était à l'ordre du jour, hors de question de se gratter devant sa femme.

Au prix d'immenses efforts, il se retint, malgré le fait que la sensation fut insupportable, jusqu'à ce qu'elle s'en aille. Impossible de se retirer dans une cachette, il du rester présent auprès de son épouse. Cela aurait été un crime de lèse-majesté, que de s'esquiver avant son départ au travail. Elle avait besoin de la présence de son petit mari chéri, qu'elle préférait voir dans ses parages quand elle était là, plutôt que de le laisser paresser sous la couette. Beaucoup de célibataires endurcis seraient partis en claquant la porte, mais pas lui. Aussi absurde que cela puisse paraître, il l'aimait sincèrement, et ne se plaignait pas de ces coutumes strictes. Ce qu'il craignait par dessus tout, c'était qu'elle s'en aille, aussi pouvait-il supporter ce que d'autres auraient considéré comme de l'inquisition.

C'est ce qui faisait toute sa problématique actuelle : régler cette histoire, probablement médicale, sans qu'elle ne s'en aperçoive, afin de ne pas la charger du fardeau de l'inquiétude. Elle s'inquiétait vite, souvent très vite, jusqu'à des paroxysmes d'angoisse, dûs à sa nature généreuse. Elle reportait sur elle-même toute les fautes, et s'en flagellait avec. Il ne savait jamais quoi vraiment faire dans ces cas là, se sentant inutile, idiot, superflu. Il devait donc cacher ça. Heureusement, elle pris son sac à main, et claqua la porte d'entrée.

Vladimirovitch se lança aussitôt dans le canapé. La scène dans la cuisine n'avait duré qu'une dizaine de minutes, mais il n'en pouvait déjà plus de se retenir. Il se gratta à grandes pelletées d'ongles, qui lui procurèrent un soulagement si intense qu'il se crut en train de jouir. Le pantalon était un peu plus clair à l'endroit de la cuisse où il s'était acharné. La démangeaison finit par s'éloigner. Pendant qu'il reprenait ses esprits, il se demanda, par une curiosité morbide, s'il aurait le temps de jeter un coup d'oeil à sa blessure (il l'appelait comme ça depuis qu'il avait vu la chair ouverte) avant de partir au travail. Il n'avait pas hésité une seconde sur ce dernier point : il irait travailler. Il avait mis dans la balance les deux faits suivant : soit il allait au travail, et personne ne se rendait compte de rien, soit il restait à la maison, prétextant un ennui, et dans ce cas, il devrait justifier cela à sa femme, qui le confronterait à son mensonge du matin, ayant dit qu'il allait bien, alors que c'était faux. Dispute, inquiétude, peur, rupture, etc. etc.

Toujours allongé sur le canapé, il défit donc sa ceinture, leva ses jambes, et retira jusqu'aux genoux sont pantalon. Ce n'était plus la première fois qu'il la voyait, mais il ne put s'empêcher de frémir. La plaie n'avait pas changé de place. Il avait l'irrépressible impression que la crevasse s'était sensiblement agrandie depuis l'épisode de la douche, mais il n'en n'était pas certain. Elle répandait un sentiment d'irréalité bizarre, prophétisant dieu sait quel bouleversement futur. Ce sentiment s'accrochait de plus en plus profondément en lui, alors qu'il regardait de plus en plus profondément dans cette abysse. Une sorte de réflexe pavlovien, mélange d'habitude et de peur de la précarité, sortit Vladimirovitch de son songe : le travail ne pouvait plus l'attendre. Sa braguette refermée, il enfila son uniforme, et partit.

Vladimirovitch était gardien de parking dans un hôpital. Pendant une demi-journée, il devait faire en sorte que le minuscule parc de stationnement ne déborde pas. Autrement, le dépose-minute de l'entrée se retrouvait irrémédiablement bouché, et les ambulances ne pouvait plus passer. Pour son malheur, il habitait une ville où l'incivilité était la norme. Quotidiennement, il se retrouvait à lutter contre les conducteurs égoïstes, qui tous, rechignaient à stationner ailleurs. Tous les argument, tous les geignements, toutes les menaces prenaient corps dans ces personnes. Lui était l'homme le moins adapté à ce métier : timide et peureux, il détestait le conflit, cherchant à l'éviter par tout les moyens. Malgré tout intègre, il ne se dérobait pas à ses responsabilités, ce qui transformait sa tâche en véritable purgatoire. Méprisé, conspué, trompé, il continuait vaille que vaille à prévenir les automobilistes, et à leur interdire l'accès au parking tant convoité le besoin échéant. L'avantage de sa condition, c'était le total anonymat dans lequel il était plongé. Dans cette enceinte, il n'était rien. Un laquais. Un figurant. Un remplaçable. Se dissimulant dès que les gratouillements reprenaient, il fut presque étonné de la facilité avec laquelle personne ne se rendait compte de ses disparitions.

-Hé, Vladimirovitch, tu marches bizarrement, camarade !

C'était Boris Petrovsk; gardien lui aussi, curieux et fouineur par nature. Hypocondriaque à force de travailler ici, il racontait tous les jours à Vladimirovitch la consistance de ses selles, insistant sur les détails, la forme, l'odeur. Si il y avait des gouttes de sang dedans ou non, si elles étaient trop grosses ou trop petites. Quand il en avait fini de ses descriptions par le menu, il s'immisçait dans la vie des gens, parfois avec plus d'insistance qu'un commissaire, les bombardant de questions gênantes. Le pauvre Vladimirovitch était bien trop doux pour l'envoyer paitre, aussi devait il sortir des trésors de diplomatie pour lui répondre. Un jour, excédé par les rapports fécaux du bonhomme, il lui avait demandé malicieusement si ses excréments avait un goût d'amande, signe indiscutable de maladie grave. A sa grande surprise, Petrovsk pris cela très sérieusement. Il eu l'air de réfléchir avec intensité sur le sujet, et lança un regard inquiet à Vladimirovitch. « Cela est-il vrai ? » lui avait il demandé. Le gentil gardien ne put s'empêcher de hocher la tête affirmativement, par farce. Il ne doutait pas, vu l'angoisse qui se peignait sur le visage de Boris, que ce dernier aller effectivement gouter ses crottes. Mais ce fut son seul acte de malice, et encore, non vérifié.

-Alors, camarade, tu ne me réponds pas ? Tu as perdu ta langue ?
-Non, non, non, bredouilla t'il. Euh... Tu as raison, Boris Petrovsk, tu as bien observé. Euh... En effet, j'ai fait une mauvaise chute hier soir, voilà pourquoi je marche bizarrement... Je boite une peu.
-Une mauvaise chute ? En quoi faisant ?

Ces questions l'agaçaient prodigieusement, mais il aurait été plus que suspect d'envoyer paitre Boris. Les gardiens s'ennuyaient ferme à cent kopecks de l'heure, obligés de rester dehors, qu'il vente ou qu'il neige, aussi les bavardages constituaient une manière d'accélérer le temps. A toute vitesse, il chercha un mensonge à donner.

-Un mauvais coup contre le rebord du lit.
-Ouch ! Ca fait mal ! Mais attends. En général, on se cogne les doigts de pieds contre le rebord du lit. Tu marches différemment que si c'était ça. Et excuse-moi camarade, mais tu m'as dit que tu était tombé tout d'abord, pas que tu t'étais cogné.

Cela aurait pu etre une conversation somme toute conventionnelle, hélas, ce fut également le moment où une nouvelle crise de démangeaisons accabla l'infortuné protagoniste de cette histoire. Pire que tout, l'attaque arrivait pile à l'instant où il devait rendre son mensonge crédible. Une goutte de sueur invisible perla sur le front de Vladimirovitch, dont toute la volonté se rassemblait pour résister face aux doubles assauts. Comme pour sa femme, il ne pouvait pas se permettre de laisser transpirer le mal hors du commun dont il était victime. La révélation deviendrait publique, et il serait la risée du monde.

-Emm...Oui, tu vois... Je me suis cogné et après, je suis tombé.
-Où ça alors ?
-Et ben... A la cuisse. Oui, c'est ça. A la cuisse.

Le mensonge se rapprochait plus de la réalité, ce qui eu pour effet de détendre les rides suspicieuses sur le front de son collègue.

-A la cuisse. A bon. C'est pas courant ça.
-Non.
-Et tu n'as pas mal au coccyx. Maudit Boris Petrovsk.
-Euuuuh non, non. Je tombé moins fort que je ne me suis cogné, voilà.
-Hahaha, quelle brutale tête-en-l'air ! Tu ne devrais pas foncer sur les objets comme ça ! Il faut rester concentré. Ha ! Quel balluchon tu fais !

Voici que le collègue commençait à se moquer de lui. Vladimirovitch profita de l'hilarité stupide de l'autre gardien pour feindre de voir une voiture mal garée, là-bas, au loin. Il s'excusa avec délicatesse auprès de Boris, et s'en alla, sa jambe hantée de spasmes, qu'il tentait de son mieux de contenir. Il lutta de toute ses forces, avec tout ce que son âme possédait de caractère, pour empêcher l'atroce sensation de le clouer par terre. L'exemple des héros qu'il avait admiré, les vengeurs masqués, les supers-guerrier, les maitres d'armes, il se le rabâchait sans cesse jusqu'à ce que les images se transforment en bouillie neurodépressive. La vision de Colossus restant de marbre sous la torture, imprima une rémanence si forte dans ses rétines qu'il se senti défaillir, plus à cause d'elle que de l'irritation de sa cuisse. A la hauteur d'un grand buisson, il fit un pas de coté, et pu enfin donner libre cours à sa pulsion. Le géant d'acier l'avait sauvé.

C'est ainsi que se déroula la demi-journée de travail. Les appels de sa jambe se firent de plus en plus fréquents, de plus en plus insistants. Vladimirovitch se révéla être un grand stratège. Personne ne remarqua sa démarche, même pas Boris Petrovsk, qu'il évita avec soins le reste de son temps. Sous le grand portail de fer de l'hôpital, il soupira de soulagement, et rentra chez lui en boitillant, curieux de voir comment la blessure avait évolué. (à suivre)
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MessageSujet: Re: La jambe.1   Ven 2 Déc 2016 - 8:45

la suite 3:
 
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MessageSujet: Re: La jambe.1   Ven 2 Déc 2016 - 8:48

yakakliquer Wink
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MessageSujet: Re: La jambe.1   Sam 3 Déc 2016 - 12:36

la jambe 4:
 
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MessageSujet: Re: La jambe.1   Dim 4 Déc 2016 - 9:57

la jambe 5 et fin (ouf !):
 

Et voili !
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MessageSujet: Re: La jambe.1   Dim 4 Déc 2016 - 10:10

Et bonne fin de ouikend à tous ! 😉
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MessageSujet: Re: La jambe.1   

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