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 Faille de Je

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TTTC
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Féminin Nombre de messages : 9
Date d'inscription : 12/12/2016

MessageSujet: Faille de Je    Lun 19 Déc 2016 - 23:32

Bonjour à tous ! Premier post sur ce forum pour moi (:

Ce texte est rédigé sous la forme d'un one-shot mais il n'est en réalité qu'un chapitre d'une nouvelle en court d'écriture. Je me permets de le poster tel quel car je trouve qu'il peut se lire seul mais peut-être que je posterai les autres chapitres par la suite.

En espérant que cela vous plaise ! J'ai conscience que c'est un peu long mais peut-être que cela vaut la peine de s'y pencher tout de même (;


*






Faille de Je


Je ne dis pas « Qu’est-ce qu’il s’est passé ? », je ne dis pas « Où est-ce que tu étais ? ». Je savais. Je savais et je détestais savoir parce qu’aujourd’hui n’était que la énième répétition d’une scène apprise par cœur. Ils m’avaient martelé mon rôle à coup de reproches acerbes et de remarques méprisantes ; j’avais appris à me taire et retenu ma longue tirade de silence et de larmes sèches. Ils me voyaient encore comme une enfant, me refusaient la parole, car je ne ramenais pas de sous. Je leur étais redevable et pour cela je devais tout leur passer ; quand bien même ils m’auraient jetée dehors, j’aurais dû les remercier de m’avoir hébergée si longtemps. J’étais dépense constante, future dette à payer, poids de l’incertitude et des responsabilités pesant sur leurs épaules. C’était le cimetière de l’échange ; même si j’avais l’âge, je n’avais pas l’argent pour me payer le droit de parler et d’être écoutée.
Alors je restais plantée dans l’entrée, à deux mètres d’eux, interdite. Lui était replié sur lui-même, le visage fermé, fixant le vide tandis que ma mère, comme si elle s’occupait d’un enfant, lui retirait le manteau et l’écharpe. Je n’entendais pas ce qu’elle lui disait, c’était seulement des chuchotements rapides, comme des petites douceurs pour soulager une blessure.

Christian n’était pas très grand, mais avait une sacrée carrure, les épaules larges et droites, les mains calleuses des paysans, épaisses comme des battoirs. Il avait un visage cramé de rouge dans lequel perçaient deux yeux bleus, très clairs, à l’air rusé, et des cheveux comme de pauvres boucles d’or brûlé. Il avait abandonné les études très tôt, était dépourvu de toute intelligence scolaire, mais savait se montrer d’une débrouillardise surprenante dans ses bons moments. Il avait cependant un caractère d’animal et son tempérament chaud gâchait tout ce potentiel de bon homme ; il était brusque, facilement offensé et avait toujours les mauvais mots sur la langue. Cela faisait des mois qu’il essuyait licenciement sur licenciement pour fautes graves telles que manque de discipline, injures envers ses collègues et ses supérieurs ou encore refus d’obéir aux ordres. Ne manquaient que la violence et les absences pour compléter son CV qui puait la dérive. Chaque fois il était rentré le soir à la maison, tard, l’haleine dégueulasse – car il fallait toujours passer au bar se mettre un coup dans le nez – et le dos courbé, les épaules rentrées ; toute une attitude de chiot sur le point de se faire réprimander qui ne manquait jamais d’attendrir ma mère.

Sans dire un mot, je l’observai retirer ses chaussures. Il ne desserrait pas les lèvres et ma mère ne semblait jamais vouloir se taire. . Il me frôla sans m’accorder un regard lorsqu’il passa dans la cuisine. Une émotion creva sourdement dans le creux de mon cœur ; ça s’arracha d’entre ses écailles poisseuses et collées et se mit à m’écarter doucement les côtes. Il puait l’alcool, ça me restait dans le nez.
Ma mère le suivit – chiot d’un autre genre – sans m’accorder plus d’attention. Elle tira sa chaise et servit ses pâtes. Elle souriait pour deux, parlant sans s’écouter elle-même. Elle poursuivait son babillage avec lui, était passée à une note plus claire, un bouquet de phrases qui niait la situation, qui cachait l’affreux silence qui risquait de nous assourdir. Un mot pour moi maman, s’il te plaît. Un mot ou un regard, un simple regard pour ne pas me laisser seule derrière. Maman ! Mais non, rien. Rien pour moi, rien pour la jeune femme de vingt ans que j’étais ni pour la gamine de dix que j’étais restée. On ne me rassurait pas, mais on ne m’impliquait pas. Je n’étais ni adulte ni enfant. J’étais là, un meuble, un nom, je vivais avec eux comme un fantôme ; on me passait au travers, me regardait de travers. Je n’avais rien à faire à cette table. Je n’avais pas ma place sous ce toit. J’encombrais leur couple ; j’étais le boulet qu’ils traînaient à leur cheville.

Elle lui embrassa la joue, s’assit à son tour, lui servit de l’eau. « Allons, Ellie, viens ! » elle me dit finalement, gentille et douce, inquiète et hypocrite. Cela me coupa brusquement les pensées. Voilà que je me mettais à faire le chiot moi aussi, à quémander en silence pour une caresse, une sucrerie tendre. C’était la déchéance, la mort de ma dignité. D’un coup je me redressai, l’ego meurtri. Elle me refit un sourire, tout de sucre et de douceur. Mais c’était trop tard. J’avais les os de la poitrine qui craquaient sous la pression de l’émotion. Ce qui, une moitié de minutes plus tôt aurait fait mon soulagement m’insultait à présent. Des croûtons d’affection pendant qu’elle partageait le pain de l’amour avec l’autre ? Qu’elle aille se pendre !

Parce que lui, le pauvre chou, fallait lui découdre les lèvres, fallait le faire parler un peu. Elle avait commencé à lui poser des questions un peu plus sérieuses. C’était sans reproches, tout en douceur, simplement dans l’intérêt de le réconforter. Le pauvre amour, le petit lapin de sa mamounette avait passé une mauvaise journée. Fallait lui délier la langue, lui faire parler ses pensées pour qu’il se sente mieux. C’était lourd tout cela sur ses épaules, non ? On allait diluer ces nuages de cafard avec des rayons de sourire et de caresses. On allait le réconforter, lui dire que ce n’était pas grave, qu’il allait retrouver un travail. On n’allait pas crever de faim ni de froid. Qui avait besoin de manger ou d’avoir un toit de toute façon ? On pouvait vivre d’amour et d’eau fraîche, même en hiver quand tout était gelé et qu’on se mourait dehors sous les ponts. On n’allait pas se faire jeter ; ce n’était pas les factures qui s’entassaient là-bas sur le bureau ni par peur d’une coupure d’électricité qu’on avait des bougies et des allumettes partout. L’éléphant, quel éléphant ? Pas d’éléphant dans cette pièce ni même dans cette maison d’aveugles consentants et de faux sereins. Il n’y avait que cette gamine toquée qui avait son mot à dire sur tout, à qui on aurait volontiers coupé les cordes vocales et crevé les yeux pour être un peu tranquille. Tout allait bien, très bien, et le loukoum adoré pouvait dormir de ses deux oreilles de bébé obèse.

Ma mère se retourna encore vers moi, un peu agacée cette fois, me demandant de les rejoindre. Elle avait toujours son air tendre, mais il se fendillait, laissant entrevoir l’appréhension et la violence de son cœur ; elle savait que j’avais des corbeaux sous le crâne et des mains qui voulaient étrangler le monde. Mon silence et mon immobilité commençaient à être bizarres, c’était gênant pour moi, pour elle, peut-être pour lui aussi à travers les brumes de son malheur. Je me sentais rougir, mais je ne pouvais pas bouger ; j’avais les pieds cimentés au pas de la porte et les piafs qui croassaient si fort dans ma tête que je m’entendais à peine penser. Ma mère, qui avait commencé par me jeter des regards inquiets, m’en envoyait des menaçants, hostiles. Je la lisais et je savais qu’elle était prête à me foutre un entonnoir dans la gorge pour me gaver de goudron et m’empêcher de parler, de dire ce qui flottait dans l’air et qui rendait la pièce étouffante.

Mais ce n’était pas sa faute dans le fond. Maman n’était pas coupable ; il lui avait bourré le crâne, l’avait rendu servante docile et dépendante. Il se voulait patriarche alors qu’il n’était que l’esclave de ses colères, soumis à ses fureurs qu’il ne savait contrôler. C’était un faible qui voulait jouer au plus fort. Et il gagnait. Il gagnait toutes les parties de cartes, les manches pleines d’as et la mine d’enfant battu à qui on ne pouvait rien reprocher. Marionnettiste invétéré, manipulateur de première ; ma mère s’étranglait sans le savoir entre ses ficelles et ses doigts. Qu’il crève ce salaud ! Qu’il se noie au bar dans ses pintes de blonde et qu’on ne le revoie plus jamais !
J’étouffais. De rage, de colère, de déception. Je me voyais l’attraper par le col, le secouer violemment, lui cogner la tête dans les murs pour lui remettre les idées en place. Il me dégoûtait lui et son incapacité à se maîtriser, lui cet enfant ingrat dans le corps d’un vieil éclopé. Et cette faiblesse ! Ah, cette faiblesse qui me donnait envie de le vomir ! Ça me retournait de l’intérieur. J’avais l’émotion qui me débordait la poitrine, qui m’emplissait la gorge, qui allait finir par me faire crier. « Sac à geindre ! » que je voulais lui dire, « Incapable de tenir tes promesses ! ». Ca me démangeait, ça me compressait les côtes. « Menteur ! Tu avais dit que c’était la dernière fois, que tu ferais des efforts pour nous, que tu nous aiderais ! » Je voulais dire, mais je ne dis rien. « J’ai cru en toi, j’avais foi en toi, je commençais à t’apprécier, à te voir d’une autre manière. » C’était trop fort pour être dit.

Et puis il ne pouvait pas m’entendre. Il avait les oreilles bouchées par l’alcool, le cœur défoncé par les coups qu’il avait pris. Il était ailleurs, recroquevillé dans un coin de sa tête où il pouvait se fustiger à volonté et se vautrer dans son malheur et dans sa honte.

Et puis d’un coup, ce fut trop, ce fut insoutenable et j’oubliai d’être celle qu’il voulait que je sois ; j’oubliai mon rôle et mes jambes se délièrent. Je m’élançai vers lui. Peut importait qu’il pèse quarante kilos et mesure quarante centimètres de plus que moi. Il ne pouvait peut-être pas m’entendre ou me voir, mais il allait me sentir le cogner.

« Espère de sale… » Je crachai les silences qu’ils avaient forcés en moi. Ma mère se leva pour faire barrage : « Ellie, du calme ! » Je la repoussai d’un brusque mouvement de bras et l’envoyai contre le mur. Elle le heurta en lâchant une plainte puis ne dit plus rien, les yeux exorbités roulant dans comme des boules de billard. Je m’en foutais. J’avais dépassé le monde. Ce n’était plus mon corps, ce n’était plus ma tête. Je me laissais soulever par la rage pour ne pas me faire avaler par la déception et la douleur. J’attrapai Christian par le col et dans mon élan le forçait à se lever.
C’est lorsque je relevai la tête pour lui cracher au visage que je réalisai les conséquences qu’allait avoir mon geste. C’était un sanguin, un avide de bagarre, insensible aux poings et cognant plus fort que les autres. Je contractai les épaules instinctivement et me préparai à recevoir un coup à briser une mâchoire. Je l’imaginais déjà me saisir par les habits et me plaquer contre le mur, m’envoyer des claques à sonner les vaches et faire voir les étoiles.
Mais il ne fit rien. Il s’était immobilisé, tête et yeux baissés. Dans le silence des sanglots étouffés de ma mère qui pressentait le malheur, il regardait ses pieds.

Cela, plus que tout le reste, me mit hors de moi. Cette faiblesse, ce refus de se battre, de s’affronter et de m’affronter me jetait dans une rage terrible comme rien d’autre ne l’aurait fait. « Comme un enfant qu’on engueule ! » je lui hurlai à la figure en appuyant mes poings sur sa gorge. Il recula jusqu’à se coller contre les placards. Je sentais l’haleine lourde d’alcool et de tabac qui émanait de lui. Mon cœur tomba comme du plomb dans ma poitrine lorsqu’enfin je regardai son visage avec attention : il avait la pommette défoncée et du sang séché le long de la tempe. Et rajoutons la violence à son CV de merde ! Je craquai. Côtes pétées, poitrine ouverte, cœur béant, battant à l’air libre ; pour la première fois depuis des mois, je repris mon véritable rôle. Je me disais moi, enfin. Je crachais mes mots, mes maux, et la bile noire de mon sang. Ils étaient en train de me tuer, ce couple fébrile qui faisait de l’insuffisance respiratoire. Au diable le travail ! Au diable l’argent ! Je n’en avais rien à faire de ces détails matériels. Je pouvais lâcher les études pour un temps, travailler pour combler les trous, faire support financier et non boulet de dettes. Et puis j’étais là s’ils voulaient en parler, je pouvais les aider aussi ; c’était peut-être candide, c’était peut-être naïf parce que j’avais encore un peu d’enfant dans la tête, mais je voulais y croire. On pouvait être plus que cette pseudo-famille, que cet empilement de gens qui vivaient ensemble malgré eux. J’aspirais à plus, je voulais de l’amour, sinon de l’affection, de la confiance, sinon de la complicité. On pouvait faire mieux, on pouvait faire mieux que nous, que ces rats malades, que ces cafards écrasés au passage des pas de la vie.

« Pourquoi tu m’obliges à te détester ? » je me mis à hurler, en le secouant. « Pourquoi tu me forces à te parler de cette manière, à garder mes distances, à faire constamment les mêmes efforts pour ne pas m’attacher à toi ? » Il ne me regardait pas, il baissait obstinément la tête. Il faisait l’absent, l’indifférent. Il n’y avait rien sur son visage, rien dans ses traits. « J’en ai assez de cette tension constante, de cette bataille que je mène contre mon cœur pour ne pas m’attendrir, pour ne pas te parler, rire à tes blagues ridicules et tisser des liens avec toi. C’est fatigant d’être en guerre, de mener le siège de ma personne et de ne laisser personne me faire du mal. » Et ses traits vides d’émotions. « Regarde-moi, bordel ! » je criai dans mes larmes. Je le dévisageai et eus la bile aux lèvres. En une nuit, il avait pris plusieurs années. La peau molle, les lèvres qui pendaient dans une grimace hideuse, les paupières lourdes, les traits crispés dans des rides terribles. C’était honte et douleur crue, faiblesse dégoûtante mise à nue. « J’ai envie de te faire confiance, envie de partager des secrets, des peines avec toi. Mais tu t’acharnes à tout foutre en l’air. » Un gros sanglot manqua d’avaler mes derniers mots. « Je t’en veux de m’obliger à te détester, de m’empêcher de t’aimer. »

Il eut un battement et il releva doucement son visage vers moi et ce que je lus dans son regard me coupa le souffle. Saisie d’un brusque malaise, étouffant soudain, je le lâchai et me jetai hors de la maison.
Je ravalai mes larmes, enfonçai les poings dans mes poches et entamai un long tour de quartier pour me délier les pensées et les jambes. Partout où je me tournais, partout où je me posais, je revoyais son visage, relisais son expression ; et ça me tordait, ça me chamboulait.
Je m’effondrai sur le bord de la route et me roulai en boule dans la neige. Je voulais m’oublier dans ce froid, pleurer toutes mes pensées, défoncer mon crâne à coup de hache pour le délivrer de ses tourments. Mais je ne pouvais pas, j’avais les tempes qui battaient plus fort que mon cœur et le poids de la vie qui me broyait la poitrine.

Et dans ma tête, il y avait ses yeux, ses yeux qui ne cessaient de me dire : Pardonne-moi.




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