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 Notre Royaume [nouvelle]

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N.A.Balestra
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MessageSujet: Notre Royaume [nouvelle]   Sam 7 Jan 2017 - 20:13


Aujourd'hui le temps des jeux dans l'herbe me semble si lointain.
Mon frère et moi adorions nous amuser autour de la balançoire déguisés en super-héros, en chevalier ou en indien.
J'aimais le goût de l'orangeade les dimanches ensoleillés, les rayons de lumières à travers les pins, les odeurs de pommes caramélisées, de cannelle, que maman préparaient avec amour et qui nous faisaient saliver.
Elle nous surveillait par la fenêtre entre deux discussions avec ses amis.
Nous les imaginions écuyers et chevaliers, assis à la grande table de notre château à parlementer des batailles en dégustant une part de tarte.
Nous étions incapables de tenir en place et chaque dimanche le même scénario recommençait.
En dépit de la délicieuse pâtisserie dans l'assiette ; mon frère et moi ne cessions de combattre les dragons, les araignées géantes et autres voleurs et bandits qui peuplaient notre imagination d'enfant.
Je me souviens qu'un après-midi le sort du royaume était en péril, l'ogre-loup avait kidnappé l'agneau en peluche du jeune prince Antoine, nous étions désemparés devant tant de cruauté et nous avions alors décidé d'organiser une battue à travers la forêt du Bout du Monde.
Les arbres du fond de notre jardin furent les témoins d'une bataille épique, les deux seigneurs de guerres alternaient coups d'épées et esquives sous couvert de boucliers.
Titoune l'agneau était ligoté contre le piédestal de bois, véritable souche d'arbre aux pouvoirs magiques qui décuplait la force de l'ogre-loup.
Il assistait impuissant à ce combat que l'on aurait pu croire perdu d'avance.
Cette lutte était d'une intensité incroyable, presque palpable tant les épées fendaient l'air tour à tour et c'est alors que le plus jeune des princes asséna par surprise un coup dans les flans de la créature, l'immonde bête tressaillit, se tint les côtes, recula et baissa sa garde.
En une fraction de seconde les deux jeunes princes s'engouffrèrent dans la brèche et tenant un rythme implacable ils repoussèrent le monstre au delà de l'immense palissade de bois, notre frontière.
La noble peluche sauvée, nous avons savouré notre victoire en nous délectant de quartiers de pommes qui avaient caramélisé dans le four, ça croquait sous la dent et mon frère alla jusqu'à me faire des grimaces, du caramel collé sur les dents, ce qui nous faisait bien rire.
Le soleil se couchant sur notre royaume, il était temps de rentrer nos déguisements, nos armures et surtout nos montures pour éviter qu'elles n'attrapent un rhume.
Tous les dimanches soirs, je me sentais fatigué de ces journées d'aventures et mon jeune frère l'était plus encore que moi, mais l'heure du bain arrivée nous retrouvions toujours un peu d'énergie pour quelques dernières batailles navales.
La mousse dessinait parfaitement les contours des pays que nous défendions et tandis que son voilier en bois transperçait mon archipel de bulles, j'attaquais à l'aide de mes torpilles son continent ; mais je m'en arrêtais là, mon frère étant mauvais joueur je ne voulais pas le faire pleurer ce qui aurait gâché la fin de nos amusements.
Ces derniers jeux étaient l'expression des sentiments que nous ressentions, bonheur, amour fraternel et rires complices ; lorsque le dimanche nous allions nous coucher, c'était empli de joie et d'une certaine béatitude apaisante, bercés de rêves de douceurs.





Le lendemain j'avais sorti mes affaires pour la baignade, un short de bain que j'étais si fier de porter et une serviette fusée spatiale avec des étoiles, c'était la plus belle jamais vue.
Maman avait aussi rangé mes vêtements et ma trousse de toilette dans mon sac pendant que triomphant j'exhibais ma tenue de plage devant la famille ; mon frère jaloux ne disait mot, le regard envieux, pendant que j'exécutais une véritable danse de la victoire.
Je sentais une certaine excitation monter pendant les préparatifs.
Cette impatience commune se ressentait d'autant plus une fois en voiture avec mon petit frère assis à côté de moi sur la banquette arrière.
La Volkswagen avalait le bitume et rapidement nous étions sur l'autoroute, nous nous amusions à compter les voitures rouges qui donnaient un point à Antoine et pour ma part je cherchais les vertes.
Alors que maman conduisait, la radio diffusait une musique pop trop ancienne pour que nous lui prêtions attention, tandis qu'elle sifflotait lorsqu'elle entendait certaines chansons de sa jeunesse.
Il faisait chaud, mon t-shirt était humide de transpiration sous ce soleil d'août et j'avais soif.
Avec toute la bonté et la douceur d'une mère elle me tendit deux briques de jus de fruit que je bus égoïstement au moment où Antoine dormait la tête posée contre la vitre.
Je me disais qu'il faisait plus frais de son côté, il n'était pas autant exposé que moi alors c'était légitime que j'en boive deux.
Jamais je ne me serais douté que ça mettrait ma petite mère autant en colère, elle me cria dessus ce qui réveilla Antoine de sa sieste ; j'étais selon elle le portrait craché de mon père, un enfant égoïste.
Blessé dans mon amour propre, les larmes aux yeux, je n'ai pas réfléchi et jeté à l'avant les deux briques de jus de fruits vides ; sans prévenir la voiture vacilla violemment de gauche à droite.
Antoine s'écria "Maman" !
Des années plus tard le bruit résonne encore dans ma tête.
Les crissements de pneus, la vitesse des véhicules, l'impact, la carcasse qui se tordit, le verre brisé qui vola à l'intérieur de la voiture, le deuxième impact, la peur, mon cœur qui ne ralentissait pas.
Ça c'est terminé aussi vite que ça avait commencé.
La poitrine comprimée, je toussais, je tremblais, il coulait des larmes le long de mes joues.
Nous avions la tête à l'envers et nous respirions une fumée noire, maman hurlait "Dépêchez vous de sortir" mais Antoine ne bougeait plus.





Les soignants s'affairaient dans un tumulte lointain et j'assistais impuissant à ce manège étourdissant, les oreilles bourdonnantes ; je crois que je ne réalisais pas encore la gravité de la situation.
J'étais en état de choc, dans l'incapacité d'absorber l'irréalité de la situation ; le temps lui-même semblait avoir disparu.
J'ai attendu des heures, j'étais seul, assis dans cette salle respirant l'odeur âcre de l'hôpital ; les adultes ne s'occupaient pas de moi, j'étais un cas sans urgence sorti par chance indemne avec seulement quelques égratignures et ecchymoses mineures.
J'avais l'impression d'avoir perdu le contrôle de mon corps, j'avais beau lutter, je n'arrivais pas à retenir mes pleurs.
Ma seule compagnie était un homme au bras dans le plâtre, il était sur le fauteuil en face de moi et m'observait avec curiosité.
Je me souviens de son énorme moustache jaunie par le tabac, de sa chemise à fleurs douteuse et surtout de son regard indiscret qui ne faisait qu'aggraver ma détresse.
C'est à ce moment là que Papi est arrivé, il s'est juste assis à côté de moi sans rien dire, une expression froide sur le visage comme à son habitude.
Il m'annonça lentement de sa voix glaciale : "Maintenant tu dois être un homme parce qu'en fin de compte ce n'est qu'une expérience de plus que tu as vécue".
J'entends toujours l'écho de ses mots comme s'ils avaient retentis hier et je n'ai rien su répondre.
Nous sommes restés là, à attendre, à la tombée de la nuit maman est finalement arrivée, six heures après l'accident.
Elle avait une minerve, des bandages sur les mains et les avant-bras, me regardait sans rien dire, semblait épuisée, jamais je ne l'avais vue le visage aussi sombre ; ses yeux étaient cernés de noir, le regard éteint, perlé de larmes.
Je n'osais pas ouvrir la bouche, j'étais comme tétanisé à l'idée de prononcer quelques mots que ce soit, j'étais la cause de tout ceci.
Maman et Papi sont sortis de la salle d'attente en m'intimant l'ordre de rester là, alors j'ai obéi, puis quand ils sont revenus Papi m'a attrapé par le poignet et fais signe que nous devions partir.
Papi et moi sommes partis seuls, nous avons fait les cent kilomètres qui nous séparaient de sa maison, notre destination initiale.
J'avais toujours aussi peur de parler et je suis resté muet un long moment ; je souhaitais revenir en arrière, peut-être que si je me faisais tout petit et silencieux cela annulerait mon geste, que tout redeviendrait comme avant et qu'Antoine viendrait jouer.





Les restes de l'été se sont échappés vers l'automne et c'est tardivement que les jours aux robes rouges ce sont métamorphosés en jours aux robes blanches.
Les forêts du royaume me manquaient, je n'y avais pas remis les pieds depuis la bataille avec l'ogre-loup qui depuis n'avait même pas réessayé de kidnapper Titoune.
Il y avait du nouveau au château et il avait bien changé ces derniers mois, nous avions maintenant un pont-levis à l'entrée, des portes d'une largeur majestueuse et des poignées d'argent pour décorer la fontaine royale ; c'était l'endroit où je me sentais le plus en sécurité et je sais qu'il en était de même pour Antoine.
Mon petit frère... notre relation aussi avait changée.
J'étais devenu maladroit avec Antoine et je ne savais comment lui venir en aide, j'étais habité d'un sentiment de culpabilité qui me renvoyait chaque jour à mon lancé de briques de jus de fruit.
Mais le plus difficile résidait dans le regard des autres et surtout dans celui des enfants de notre âge lorsqu'ils le voyaient dans son fauteuil roulant.
D'un naturel calme, je découvrais la colère.
Le premier regard des copains à l'école fut d'une pitié compatissante, il y eut quelques moqueries plus tard quand la nouveauté du fauteuil eut disparut.
Je bouillonnais intérieurement sans rien dire, je gardais tout pour moi, mais un après-midi, lors de la récréation, je n'ai plus pu retenir ma rage ; une petite peste blonde qui bêtement s'était moquée de son handicap s'est vu recevoir un croche patte, une fois à terre je lui ai tiré les cheveux et j'ai tapé sur ces joues rondes.
Elle était allée pleurer sous les jupons de la maîtresse, j'avais alors été puni et envoyé chez la directrice où maman était venue me retrouver dans son bureau.
Maman m'avait grondé, elle était très énervée et d'autant plus que je ne disais rien, encore une fois je restais silencieux comme une boule de nerfs à vif, muet sur le chemin du retour, et à la maison aussi.
Cette situation m'étouffait, je suis sorti prendre l'air dans le jardin, le froid mordant assaillant mes poumons j'avais la respiration courte, j'ai commencé à crier, la rage me saisissait tout le corps alors j'ai attrapé un camion en plastique que l'on avait oublié de ranger ; de colère, je l'ai lancé par dessus notre palissade.
Antoine est sorti de la maison, il me regardait, m'observait agir comme un enfant dépassé par ses émotions.
Quand j'ai senti sa présence je me suis retourné, une larme au coin de l'œil, je le regardais, son corps prisonnier de ces roues métalliques.
_Merci d'avoir pris ma défense, m'a-t-il dit très calmement.
Ces mots m'ont alors coupé le souffle, il y eut un silence puis instantanément je me suis abandonné, submergé par ma culpabilité.
_Mais c'est à cause de moi si tu es là dedans, si seulement je n'avais pas jeté ces maudites briques de jus de fruit dans la voiture, il n'y aurait jamais eu l'accident, ai-je répondu spontanément déversant toutes mes émotions coupables.
Maman qui observait dans l'encadrement de la porte venait de comprendre et nous interrompit.
_Maxime, nous avons eu l'accident parce qu'un homme a fait un écart sur notre voie, il nous a frôlé de beaucoup trop près et j'ai essayé de l'éviter en donnant un coup de volant. Ton jus de fruits n'y est pour rien mon cœur. C'est la voiture de derrière qui roulait beaucoup trop vite, nous a-t-elle dit d'une incomparable douceur.
Un silence d'apaisement s'était installé, Antoine me souriait ému de nos retrouvailles et j'arborais de nouveau mon sourire d'enfant, je n'ai pu me retenir d'embrasser maman et mon frère, je les ai serrés fort comme si nous ne nous étions pas vus depuis six mois.
_Est-ce que tu nous autorises à jouer un peu dehors ? ai-je demandé à maman.
L'autorisation de maman donnée, Antoine désapprouva, c'était trop dur pour lui, il n'avait pas encore la force de s'amuser, bloqué dans sa chaise.
_Je ne peux plus faire ce genre de jeux avec toi Max, nous ne pourrons plus, me dit-il le cœur noué.
Il s'était retourné et était prêt à rentrer quand je le stoppais dans son élan.
_Bien sûr que si nous pouvons, maintenant sur ton trône, tu es le roi du royaume et j'en suis le premier chevalier, ensemble nous allons conquérir d'innombrables territoires avec notre armée de fidèles soldats.
Maman nous a souri et mit un bonnet sur la tête d'Antoine pour éviter qu'il ne prenne froid.
C'était sa couronne.
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