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 Rapace ... [Nouvelle]

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N.A.Balestra
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MessageSujet: Rapace ... [Nouvelle]   Dim 8 Jan 2017 - 15:38

Rapace





Du cendrier s'échappe la fumée d'une cigarette mal écrasée.
L'odeur de la chambre à coucher est répugnante, symptomatique de la crasse, des moisissures, et les rideaux tirés renforcent cette évidence.
Allongé par terre, enroulé dans une couette jaunâtre, sur un matelas de même nature ; fixant le plafond dans l'obscurité, je prends une bouffée d'une cigarette.
Sans bruit, j'imagine des flocons de neige tomber autour de moi, m'ensevelir, me faisant disparaître dans un épais cocon blanc.
C'est la huitième heure d'affilée que je passe alité, j'éteint ma clope ; écœuré par ma puanteur je lève mon maigre corps du lit pour prendre une douche glacé.
Je traîne ma carcasse sous le pommeau d'où se déverse une eau fraîche me parcourant de haut en bas, frotte avec puissance mes cheveux.
Mon cœur bat à tout rompre ; le sang afflue sous ma peaux, impétueux il rougit mon visage, ma cage thoracique, et la vie s'engouffre de nouveau dans ma chair cadavérique.
Séchant devant le radiateur, je m'habille rapidement ; mon estomac tiraillé par la faim, je saisis un bout de viande dans le réfrigérateur.
L'assiette à peine posée je mords dans le steak, le jus coule le long de mes doigts que je lèche avec appétit.

Une veste sur le dos, je dévale les escaliers, me retrouve dehors ; à l'angle de la rue Rambuteau, je m'installe à la terrasse d'un troquet devant un café crème, spectateur des klaxons, des sirènes, des silhouettes humaines.
Étienne m'avait commandé le scénario d'un nouveau film, une comédie dramatique absurde entre l'évadé d'un asile et un vétérinaire à la retraite ; une histoire pour laquelle je n'ai toujours pas d'inspiration.
Plus d'une trentaine de pages griffonnées sans avoir la moindre idée de qualité.
Désespérément, je cherche une étincelle, un signe, une bribe de quoi que ce soit qui pourrait être un début efficace.
Je finis mon troisième café quand une jeune femme s'assied à la table voisine, elle a la mine basse et les traits tirés.
Je l'observe du coin de l'œil.
Elle fait des gestes lents, remue la cuillère dans son thé, le regard vague.
C'est fascinant de l'épier, elle n'est pas aussi fade que toutes ces nantis drapées de Chanel ou de Vuitton.
J'aperçois des fines larmes couler le long de ces joues, c'est magnifique ; une déesse mélancolique perdue dans un quartier bourgeois de Paris.
Les yeux fermés, humant le parfum de cette beauté, à cet instant je trouve la première idée du manuscrit réclamé.
Déversant l'encre sur mon bloc-note, fourmillant de milles idées, j'écris à un rythme effréné, de paragraphes en pages complètes, les mots s'imposent sans avoir à les chercher.
La fragilité de cette situation me percute, je dois lui adresser la parole, et vite, sans quoi elle s'échappera, ma créativité avec elle ; c'est elle j'en suis certain, ma muse.
Je relève la tête de mon cahier, la vois les yeux rivés sur moi, elle engage la conversation.

_ Vous écrivez votre journal ?
Désappointé, je lui réponds :
_ Non, je suis scénariste...
_ C'est une passion que j'admire, dit elle étouffant un sourire.
Captivé par ses yeux, je fais le beau parleur et dit :
_ Vous savez c'est très difficile de trouver l'inspiration. Parfois il suffit d'une rencontre, d'un lieu ou d'un moment volé pour saisir l'essence des mots.
Elle essuie quelques larmes, je me tourne complètement vers elle.
_ Je ne veux pas paraître indiscret mais, c'est à cause d'un homme que vous pleurez ?
Elle retient un léger rictus.
_ Non je viens d'apprendre une mauvaise nouvelle, j'ai perdu quelqu'un. Je savais qu'elle était malade depuis longtemps, mais peut-on vraiment se préparer à ce genre de chose...
Elle se tait pendant un instant et poursuit :
_ Je ne sais même pas pourquoi je vous raconte ça, je ne vous connais pas.
_ Non c'est vrai... Nous ne nous connaissons pas, mais c'est un avantage je ne peux pas vous juger. Si vous avez besoin d'une oreille, j'ai prévu de rester à cette terrasse.
_ Oh mais je ne veux pas vous déranger pendant que vous travaillez, dit elle s'excusant.
_ Vous ne me dérangez pas, au contraire, je crois que vous m'inspirez. En vous voyant j'imagine une féministe du siècle dernier, archéologue, une pionnière, traversant les steppes de l'Orient. Oui, vous pourriez être l'un des personnages de mon nouvel ouvrage.
_ C'est amusant. Depuis combien de temps êtes vous auteur ?
_ Quinze ans, mais je suis un accro des mots depuis l'enfance.
Elle sourit pleinement les joues humides, c'est sublime.
_ Vous êtes un poète des beaux quartiers, dit elle timidement.
_ Et vous, que faites vous ?
_ Je suis féministe et archéologue, non je plaisante, mais j'aurais bien aimé. Infirmière, je suis infirmière.

Le garçon passant devant moi, je l'arrête pour commander un verre de vin et propose à ma Vénus de m'accompagner.
Nous trinquons ensemble, doucement le vin commence à faire effet, ses joues s'empourprent ; quelle femme délicieuse, elle est ravissante.
Elle me parle de l'hôpital dans lequel elle travaille, son service en sous effectif, ses patients, ses collègues.
Je conseille des romans de qualités, énonce des auteurs qui m'ont inspirés.
Le jour s'étire, la terrasse se vide, je suggère de lui offrir deux livres qui m'ont bouleversé et serai ravi de lui transmettre ; elle accepte volontiers.
L'addition réglé, nous marchons d'un pas lent, complices, éclairés d'une lumière tombante perçant à travers les immeubles.
Éméchés par le Bordeaux, nos mains se frôlent à chacun de nos pas, ravivant la flamme créatrice dans mon esprit ; je dévore chaque seconde passée à ses côtés.
Devant la porte cochère, en bas de l'appartement, je l'invite pour un dernier verre et profiter de la vue sur le toit.

Je lui apporte du vin, les livres promis, on s'assoit.
Je m'enivre de cette femme, lui montre en face le Sacré-Cœur aux couleurs d'un rubis, son palais, elle en est la reine.
À cet instant le piège s'est refermé.
Il est temps.
Mes doigts caressent sa peau de pêche, remontent le long de son bras, elle tourne la tête, je l'embrasse.
Mon regard plongé dans ses yeux, je lui dis :
_Vous savez, il y a un secret pour être créatif, c'est de se nourrir.
Elle ne comprend pas, je passe à l'acte.
Je me saisis de son cou, le serre de toutes mes forces, elle se débat, tombe, ma nymphe rend son dernier souffle dans un bruit guttural.
Descendant son corps sur mon dos, je la dépose sur une bâche en plastique ; le travail commence.
J'entaille son bras, bois son élixir vermeille, chaud, vivant, je le sens glisser dans ma gorge, réchauffer mes entrailles.
Le miracle se produit, mon imagination s'enflamme, sans voir le temps passer, pris de folie, d'une frénésie implacable, je noircis les pages les unes après les autres.
Quand l'inspiration vient à se tarir, je déguste les parties tendres de ses cuisses, et mon inventivité repart de plus belle.
Au milieu de la nuit, le scénario terminé, la bâche repliée, les morceaux les moins intéressants triés ; je découpe le reste de sa matière, la conserve soigneusement dans le réfrigérateur.
Je m'allonge dans mon lit, allume une cigarette.

_________________
- La vraie noblesse n'est pas d'être supérieur aux autres, mais d'être supérieur à soi même -
Ernest Hemingway
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