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 Lili est passée (Nouvelle)

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Ruppert
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Date d'inscription : 04/04/2017

MessageSujet: Lili est passée (Nouvelle)   Jeu 6 Avr 2017 - 13:42

J'ignore pourquoi les femmes n'offrent pas de roses aux hommes. Quand Lili est passée le vase était vide. Ce vase, mon père l'avait offert à ma mère un 14 février. Il est de style indien, étroit, en laiton, avec une seule hanse et un bec verseur comme une langue tirée ; son aspect rappelle une théière étirée ou une amphore romaine.

Aujourd'hui, le vase trône sur le buffet Ikéa dans mon salon. Le grenier de la maison familiale n'était plus sa place depuis les résultats d'analyse histologique des ganglions de papa.

« Ton frère ne comprendrait pas. Toi, c'est différent : tu écris », m'a dit maman en me remettant l'objet dans un carton, avant son déménagement.

Le col étroit du vase ne peut accueillir plus d'une rose. Une seule, c'est suffisant pour maintenir les êtres ensemble pendant vingt ans. Vingt années durant, tous les samedis, du retour du marché de Talensac, mon père offrait une rose rouge à ma mère. Elle remplissait le vase avec de l'eau fraiche, y enfichait la rose, puis retournait dans la cuisine piquer le poulet, pour en faire couler la graisse sur les pommes de terre à la cuisson.

Mon père cuisinait les dimanches. Les portes de la cuisine étaient closes et, du salon, mon frère et moi l'entendions insulter les amandes pilées et les épices du plat indien qu'il préparait. Puis les portes s'ouvraient et mon père disait :

« Dans une heure et demie. »

Encore un souvenir : le dimanche, mon frère et moi héritions de la corvée de vaisselle. Papa laissait la cuisine dans un état proche du champ de bataille dans Braveheart. Il s'était battu avec la viande, les légumes, les épices et la crème fraiche toute la matinée, et son œuvre allait au delà de la préparation indienne qui mijotait dans la cocotte rouge sur le gaz. Les parois de l'évier étaient maculées d'une reproduction des peintures rupestres de Lascaux. Le nombre de ramequins vides empilés au fond n'avait aucun lien logique avec le plat que nous engloutirions en vingt minutes chrono.

Ces souvenirs semblent bons, aujourd'hui. Quand je vais à la clinique, papa est maigre et fatigué, et il change sa rencontre avec ma mère en romans feuilletons qui s'achèvent sur un baiser au clair de lune, piazzia di San Marco. Il me parle des roses rouges du samedi et des cheveux de maman avant qu'ils n'affichent des reflets légèrement violets.

J'ai omis une exception, concernant les fleurs que les femmes n'offrent pas aux hommes : les abords du lit d'hôpital de mon père sont fleuris. Comme au cimetière. Avec le cancer, le fait de porter un pénis n'est plus un obstacle. Les roses, c'est ma mère qui les apporte, dit mon père. J'ignore s'il dit la vérité, ou si la morphine le ramène au pays des samedis de mon enfance. Mais quand j'interroge ma mère, elle répond :

« Ton père a toujours été mal à l'aise avec les sentiments. Tu as vu mes nouvelles plaques en vitro céramiques ? »

Moi, les fleurs, pour mon père, je n'ose pas. Nous n'avons pas assez parlé. Je viens à la clinique avec des magasines et un sourire qui dit « pardon ». Les magasines ont ceci en commun avec les roses : ils sont périssables. Et quoi ? De toute façon, avec la mort tout ce qu'on se procure dans une boutique sent le formol. Hier, j'ai hésité à me pointer à la clinique caché derrière un masque de Mickey, mais quand je regarde les radios du thorax de papa, ça ne me semble plus tellement drôle. Pourtant, il est le premier à me tendre la perche :

« Maintenant que j'ai perdu de l'estomac, tu crois que ta mère voudrais se remarier avec moi ? »

C'est vrai : Papa rétréci. Tout se passe comme si quelques vampires lui suçaient la viande des os en mon absence. Je suis descendu à la cafétéria de la clinique, mais leur jambon beurre avait l'air d'un truc qu'on jette en l'air et qui tombe en poussière à l'atterrissage. J'ai choisis un brownie et l'ai remonté dans la chambre, puis j'ai essayé de le faire avaler à papa.

« Maintenant que j'ai perdu de l'estomac, ta mère pourrait me laisser une seconde chance, tu ne crois pas ? » me répète-t-il.

Pour les magasines, il me dit :

« Prends-les avec des images, je n'aime plus lire. »

Je descends au kiosque à journaux et lui apporte des numéros de Gala et Voici, mais il dit que ça lui rappelle le dentiste. Il tourne quelques pages avec ses doigts d'E.T. et ajoute :

« Tu ne trouves pas que le prince de Galles ressemble de plus en plus à Diana après sa mort. »

Ma mère à déménagé parce que la maison familiale lui faisait l'effet « d'un vieil animal qui n'en finit plus de mourir ». Repeindre les murs du salon tous les hivers, ne lui suffisait plus. En décembre dernier, elle a tout emballé dans des cartons et migré dans un trois pièces neuf, cinq cents mètres plus loin, en haut de la rue. J'ai hérité de vieilles housses de couettes, de serviettes éponges datées de l'époque de leur mariage – et du vase –, ça faisait des tours de voiture en moins vers la déchetterie. Des raisons de pleurer aussi.

D'habitude – à l'exception de ce soir –, quand Lili passe me voir, elle ne téléphone pas. Les coups de fil dévoilent un peut trop ses intentions, dit-elle. Une fois, le coiffeur a évoqué un balayage capillaire pour adoucir l'expression de son visage, et Lili a dit :

« J'ai une meilleure idée : lavez-les et coupez-les. »

Les soirs de visite : elle sonne à l'interphone et, au second coup de sonnette, j'appuie sur le bouton, et sur l'écran raccordé à la caméra en bas de l'immeuble apparait une pizza-astéroïde chorizo-poivron. Une bouteille de chianti signifie que nous ferons l'amour au troisième verre. Parfois un string masque son visage et la rue en arrière plan et j'entends :

« C'est moi, lady Belphégor. »

Mais jamais Lili ne m'offre de rose rouge.

Quand Lili n'apporte pas de pizza, je cuisine indien. Avec ces sachets d'épices tous prêts, vendus dans des paquets rose ornés de dorures façon Bollywood, ça prends moins d'une heure et demi pour préparer un excellent Butter chicken. On y gagne aussi question vaisselle - hein, papa ?

Je sais résoudre une équation du second degré et décliner rosa, rosam, rosae, mais j'ai appris le langage des roses à trente ans passés. Rouges, elles signifient l'amour passionnel. Les roses rose veulent dire : pudeur et fidélité. Les blanches expriment un amour naissant et platonique. Après ma première visite à la clinique, j'ai commencé à offrir une rose blanche à Lili. Une toute les semaines. Les épines lui plaisent, même si, selon elle, le romantisme à tout d'une pathologie mentale.

« C'est adorable, mais j'ai l'impression qu'il y a une paire de menotte cachée à l'intérieur. »

Ce qui me chagrine ? Quand nous allons dans son studio, je ne trouve aucune trace de mes fleurs. Lili ne possède pas de vase, et mes roses se fanent vite, dit-elle. Je lui ai proposé de lui offrir le vase de maman et elle a dit :

« Tu te prends pour Œdipe ? »

Depuis, Lili fait des phrases mystérieuses lors de nos séances de shopping du weekend. Nous nous arrêtons devant la vitrine d'une boutique qui fourgue des figurines de super-héros et des vieux comics Marvel. Je lui montre une statue en plâtre de Spiderman, en vente au prix d'un i-phone, et elle dit :

« Je ne veux pas souffrir, tu sais. »

Je m'interroge : aurait-elle dit la même chose si je lui avais offert une rose rouge-amour-passion ?

J'aime ça chez Lili : elle se balade à poil le samedi matin. Elle fume à la fenêtre et souffle la fumée à la surface de son café brulant. Elle vient me rendre visite plus souvent et ça l'inquiète, dit-elle. C'est son regard qui parle. Elle louche sur ma calvitie naissante et me reproche mes sautes d'humeur. Les pièces où je m'assois semblent être imprégné d'un répulsif anti-elle. Elle se couche tôt et m'avoue dans l'intimité :

« Dis donc, elle ne m'a jamais parut aussi petite, ta queue. »

Je ne lui dit pas tout pour mon père. Le cancer de Lili, c'est le divorce de ses parents ; ils sont toujours en vie. Sa mère boit et son père ne téléphone plus guère qu'aux fêtes de noël. Un avortement imprévu a emmené Lili dans un monde où aucun prince ne viendra la sauver.

Le divorce, pour mes parents, ça a commencé avec la nouvelle berline Rover de mon père. A la place, ma mère aurait préféré une véranda sur la terrasse face au jardin. A présent, le petit jardinet de son trois pièces au rez-de-chaussée lui suffit. L'entretien est compris dans le règlement de l'immeuble et chaque fois que le jardinier attitré vient tondre la pelouse, il la fait sursauter sur le canapé.

« Un grand noir qui passe devant la baie vitrée lors de mon feuilleton du samedi matin », dit-elle.

A soixante cinq ans, maman craint toujours qu'un étranger la surprenne nue derrière les carreaux.

Elle a ses bons moments aussi : c'est une des rares personnes au monde à connaitre la définition des mots « wu » ou « yi ». Elle triche un peu avec une petite feuille imprimée où figurent les mots courts contenant des lettres à dix points – Y, W, Z.

« Avec l'âge ce ne sont pas les hommes qui me manquent, m'avoue-t-elle, ce sont leurs bras. Personne ne me serre plus dans ses bras. »

Et elle place un « whisky » en travers de mon « salière » sur le plateau de jeu – mot compte triple. Au tour suivant, elle me colle un « wu » dans les dents – lettre compte triple sur le « y ». Moi je parviens parfois à composer « Zoo » ou « Wagon » sur mon chevalet sans parvenir à les placer dans le jeu.

« Tu n'es pas assez opportuniste, me dit-elle. Joue avec le plateau. T'es tout comme ton père, tu regarde ton petit nombril, et tu oublies le contexte autour.

– Au moins, papa ne me battait pas.

– La prochaine en partance, c'est moi, ne l'oublie pas, mon fils. »

Elle se met à pleurer, j'abandonne mon projet de contre attaque avec « Busards », en mot compte double, et je la serre contre moi. C'est drôle, l'effet qu'ont les fleurs sur les gens, dis-je – nous parlons de Lili et de mes roses blanches. Ma mère répond que c'est parce que les femmes sont attirées par des hommes qui plaisent aux femmes. Et que les hommes sont attirés par des femmes qu'ils laissent indifférentes.

« Ce ne sont pas les roses qui fanent, mon fils, c'est l'intention. »

Ce vase, j'aurais préféré qu'il reste vide.

J'ai suivi les conseils de maman : j'ai acheté une rose rouge pour Lili. Oui, rouge – amour passion et tutti quanti. Lili est passée en téléphonant avant. Sur l'écran de l'interphone, il n'y eu ni pizza, ni bouteille de chianti, juste elle, ses boucles brunes et ce visage que le coiffeur souhaitait adoucir. La rose était dans une main, cachée dans mon dos. Lili a dit :

« Salut. »

Ce fut comme si je brandissais une arme ou un testament à signer. Lili a fait un pas en arrière sur le pallier. Elle a fait :

« Non, tu ne peux pas me l'offrir, et je ne peux pas te donner ça. »

Elle a pressé le bouton, puis les portes de l'ascenseur se sont refermées sur elle comme dans un film de S.F. où l'héroïne se sacrifie et monte réparer le vaisseau, sans espoir de retour.

J'ai remplis le vase avec de l'eau du robinet et j'ai plongé la rose rouge dedans. Ca m'a fait drôle. J'avais toujours le carton dans lequel maman avait emballé le vase au déménagement, dans un placard de la chambre. J'ai imité au mieux l'écriture de papa sur la carte – sur deux mots, c'était simple : « Pour toi... » Et j'ai signé de son prénom. La rose n'entrait pas en entier dans le carton, j'ai coupé un peu la tige, et scellé la boite avec du scotch marron. Le lendemain, je l'ai posté en recommandé en notant dessus l'adresse du nouvel appartement de Maman, puis je suis allé à la clinique ; Papa n'allait pas bien. Quand j'y suis retourné, le surlendemain, il m'a demandé :

« Ta mère m'a apporté une rose rouge fanée, tu crois que ça signifie quelque chose ? »



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