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 La cicatrice d'Halloween - Nouvelle

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FiorDiLatte
Mouais, moi, je m'y connais déjà pas mal


Féminin Nombre de messages : 60
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MessageSujet: La cicatrice d'Halloween - Nouvelle   Lun 17 Juil 2017 - 23:24

Petite précision avant de commencer : il y a quelques mois, j'ai eu un gros accident de voiture. Par une accumulation de petits miracles, j'en suis sortie quasiment indemne : juste deux grosses et vilaines cicatrices sur le bras. Peu cher payé quand on sait que le pare-brise n'était qu'à quelques centimètres de mon visage et que toute la voiture a été littéralement broyée, sauf mon siège. J'ai un petit garçon de 2 ans et demi. Pour l'instant, ces cicatrices ne l'intéressent pas mais j'imagine qu'en grandissant, un jour viendra où il me demandera "Maman, comment tu t'es fait ça ?". Il est né un 1er novembre, alors j'ai pensé que je pourrais lui inventer une nouvelle histoire à chaque Halloween pour expliquer mes cicatrices.
Voici la première Smile


LA CICATRICE D’HALLOWEEN



Le soleil se couchait.

Assis près du feu, le petit garçon regardait d’un œil attentif et émerveillé ses parents apporter les derniers préparatifs à la double fête qu’il aimait tant.
Son anniverween. L’Halloversaire.
Des noms saugrenus qu’il avait inventés pour rire, et pour désigner d’un coup, d’un seul, les deux événements de la soirée.
Il avait fière allure, avec son énorme haut-de-forme vert, sa longue veste orange, assortis à un nœud papillon et un veston bleu ciel, qu’il portait avec un pantalon noir. Son costume avait nécessité des efforts considérables, mais le résultat lui plaisait.
Le petit Chapelier Toqué regarda autour de lui et afficha un sourire satisfait.

La nuit d’Halloween, sa maison devenait à ses yeux l’endroit le plus fascinant du monde.
Parée de citrouilles aux lueurs tremblotantes, de squelettes désarticulés et d’araignées immondes et velues prises dans de gigantesques toiles, elle devenait le théâtre de leur fantaisie. Sa décoration n’était jamais deux fois la même, et faisait l’objet de discussions animées des semaines à l’avance.
Cette année, les abat-jours et les plafonniers arboraient de longs voiles déchirés d’où filtrait une lumière rougeâtre et inquiétante. Une fumée artificielle s’insinuait lentement dans les pièces, et les haut-parleurs diffusaient tout bas des murmures malicieux accompagnés de miaulements rauques, invitant les plus hardis à traquer une sorcière et son chat dans les coins les plus reculés de la demeure.

L’excitation du garçon augmenta d’un cran. Les invités seraient bientôt là !
Petits et grands envahiraient alors les lieux, vêtus de costumes sombres ou bigarrés, farfelus ou effrayants, le visage masqué ou découvert. Ils rivaliseraient de farces et de surprises, joueraient à cache-cache ou se courraient après, et leurs cris empliraient l’air, pour le plus grand plaisir de leurs hôtes. L’un après l’autre, des cadeaux démesurés ou rabougris, au contenu ludique ou plus sérieux, s’amoncelleraient sur la table du salon. On servirait un gâteau orné de bougies magiques.

Et puis, il y aurait l’histoire !

Le garçonnet gardait près de son lit un petit calendrier qui l’aidait à compter le temps qui le séparait encore de son anniversaire, mais aussi, d’elle. Chaque soir avant de s’endormir, il rayait d’une main déterminée la case correspondant au jour qui venait de s’écouler. Ainsi voyait-il, nuit après nuit, la distance qui le séparait du 31 octobre se réduire peu à peu. Son imagination s'emballait immanquablement tandis qu'il essayait de deviner ce qu'on lui offrirait, et dans quelle sorte d'aventure elle le plongerait cette fois.

Car, tout comme la décoration de la maison, l'histoire se renouvelait chaque année.

La mère croisa le regard de l’enfant et lui adressa un sourire complice.
Elle savait qu’il brûlait d’impatience, même s’il s’efforçait de ne rien laisser paraître. Pourvu que le récit lui plaise ! Ce petit conte qu’elle créait spécialement pour l’occasion amenait une touche de magie supplémentaire, et elle aussi, désormais, attendait avec une fébrilité croissante le moment où son fils, traversant en courant la masse des invités, viendrait tapoter de ses petits doigts légers la cicatrice qui zigzaguait le long de son bras et lui demander, les yeux brillants d’anticipation :

« Maman, comment tu t’es fait ça ? »

La première fois, prise au dépourvu, elle avait répondu sans réfléchir :

« En tombant de mon balai. »

La fascination s’était peinte instantanément sur le visage de l’enfant, puis nichée dans le « O » silencieux de sa bouche. Succombant à l’irrésistible éclat de ses prunelles, sa mère l’avait pris dans ses bras et s’était installée avec lui dans le fauteuil, près de la cheminée, pour lui conter la première histoire.

« Tout commença bien avant ta naissance, par une nuit comme celle-ci.
La lune étincelait dans le ciel pourpre et projetait sur le village un halo pâle et mystérieux. Dans leurs lits douillets, les enfants, rentrés de leur quête de friandises, dormaient à poings fermés. Certains dévoraient en rêves les bonbons récoltés pendant leur tournée, tandis que d’autres virevoltaient en compagnie de créatures fantastiques au rythme d’une étrange musique, dans une valse désordonnée.

Depuis la fenêtre de ma chambre, j’épiais le va-et-vient des derniers badauds avec un mélange de hâte et d’appréhension. Mon cœur qui tambourinait dans ma poitrine égrenait les secondes, les minutes. L’heure approchait.

Peu à peu, le hameau s’apaisa. Les voix devinrent des murmures, faiblirent de plus en plus, se turent. Les lumières s’éteignirent une à une, ici, puis là, et l’obscurité gagna tous les foyers.

Empoignant mon balai d’une main ferme, je sortis dans le couloir sur la pointe des pieds et descendis les escaliers en prenant soin d’enjamber la première marche, ainsi que la huitième, afin d’échapper au grincement sinistre et sonore qu’elles produisaient.

Je récupérai ensuite mon manteau, mes gants et mes chaussures dans l’entrée, et les emportai dans la cuisine, où mes doigts tremblants me donnèrent bien du fil à retordre pour nouer mes lacets.

Tout en me repassant une dernière fois l’itinéraire prévu, je jetai un œil au dehors et étouffai une exclamation : on y voyait comme en plein jour !
Les allées et venues des villageois avaient accaparé mon attention pendant si longtemps que je n’avais pas réalisé que l’éclat lunaire m’empêcherait de me dérober aux regards d’éventuels curieux encore debout.

« Tant pis, je m’éclipserai malgré la lune ! » pensai-je en fronçant les sourcils, avant d’ouvrir la porte qui donnait sur l’arrière du jardin.

L’air glacial me mordit le visage et fit naître de petites larmes au coin de mes yeux tandis que je me ruai vers le coin d’ombre le plus proche en claquant des dents. Le souffle court, l’oreille tendue, aux aguets, je scrutai les environs. Tout était calme. À l’angle de la rue, un chien errant se délectait d’une pomme d’amour échouée sous un banc, en regardant régulièrement autour de lui.

Je m’apprêtai à repartir quand, soudain, une ombre se dessina sur le sol. Une chouette effraie passa au-dessus de ma tête, fila en direction de l’animal et fondit sur lui dans un chuintement gémissant. Pris de panique, celui-ci recula, la queue entre les pattes. Il ne bougea pas quand le rapace s’empara, sans interrompre son vol, d’un mulot qui s’était aventuré par là.

Le chien s’empressa de détaler dès que la voie fut libre, son festin coincé entre ses crocs. J’en profitai également pour me faufiler hors du jardin, et m’élançai vers la sortie du village, puis la forêt, en tâchant de rester le plus à couvert possible.

Atteindre la lisière du bois fut pour moi un réel soulagement : ici, personne ne me verrait ni ne me dérangerait.
Tout en examinant une énième fois mon précieux balai avec un enthousiasme intact, je repensai aux circonstances dans lesquelles je l’avais trouvé, quelques heures plus tôt.

Un lointain cousin avait récemment légué à mon père une vieille bicoque située dans une petite bourgade, ainsi que tous les objets qui s’y trouvaient. Mes parents ne pensaient pas y trouver grand-chose d’intéressant, mais ils avaient vu là une occasion de passer un week-end en famille loin de la ville. Nous nous étions donc rendus à Bisse-Cornu. »

« C’est le village dont tu as parlé tout à l’heure ? Avec la chouette et le chien errant ? l’avait interrompu l’enfant.
— Exactement ! »

Tout fier d’avoir fait le lien immédiatement et sans l’aide de personne, le garçon avait levé les bras en signe de victoire et chantonné quelques « woupi » en sautillant sur les genoux de sa mère tandis que cette dernière attendait patiemment qu’il se calme.

« La maison me fit un peu peur quand je la découvris, avait-elle ensuite repris.
Sa façade sombre s’élevait sur deux étages. Son toit, cabossé et parsemé de mousse, formait une pointe obtuse qui semblait vouloir transpercer le ciel, à la manière d’une flèche. Ses volets étaient cassés, la peinture des boiseries qui encadraient ses ouvertures, écaillée.
L’un des arbres du jardin, le plus proche, qui était nu et tout tordu, étendait vers elle des branches crochues. J’eus le sentiment qu’il ne tarderait pas à s’arracher du sol et à nous pourchasser.

Cette vision suffit à me convaincre que les lieux étaient maudits, ou hantés tout au moins, et que l’ancien propriétaire possédait des pouvoirs surnaturels, ce qui fit rire mes parents.

Ils m’assurèrent que mon imagination me jouait des tours, mais il me sembla que la bâtisse les avalait tandis qu’ils disparaissaient à l’intérieur. Craignant de les perdre, je les suivis, mais ne dépassai pas le seuil.
La lumière pâle caractéristique des jours d’hiver, teintée de la saleté qui s’incrustait sur les vitres, inonda les pièces à mesure que mes parents ouvraient les rideaux. De l’endroit où je me tenais, je pus distinguer un salon à la décoration certes vieillotte, mais banale : meubles en acajou chargés de bibelots, papier peint orangé couvert de petits oiseaux bleus, dentelles plus tellement blanches accrochées aux fenêtres, assiettes en porcelaine exposées dans une vitrine et gros fauteuils revêtus de velours. Et même, une vieille odeur de chou bouilli flottant dans l’air !
Pas de quoi s’inquiéter, en somme.

Une bourrasque me fit frissonner et je me hâtai de refermer la porte derrière moi. Papa tâchait déjà d’allumer un feu dans la cheminée du salon.
Après un bon repas chaud, je sombrai dans le sommeil sans repenser à mes divagations, et passai une nuit sereine malgré le vent qui soufflait fort et faisait grincer la toiture.

Ce fut sans une once de peur que je montai dans le grenier en compagnie de mes parents, le lendemain.

Peintures inachevées, jouets en bois fatigués, vêtements démodés, outils rouillés, plumeaux déplumés : un incroyable bric-à-brac s’offrit à nos yeux ébahis. Au milieu de ce capharnaüm, nous dénichâmes une vieille saucière, que nous frottâmes à tour de rôle sans qu’aucun génie n’en sortît, quelques portraits de famille, et un vieux manuscrit écorné aux intitulés amusants qui contenait d’étranges recettes à base de plantes :

Décoction de guimauve pour toussoteux chauves
Jus de maté pour gens gras et grossiers
Liqueur de livèche pour pétomanes revêches
Tisane de millepertuis pour déprimés jolis
»

À ce stade, la mère avait marqué une pause afin de laisser l’enfant se remettre du fou rire que ces drôles de formules avaient provoqué chez lui.

« Nous décidâmes de garder le livre et les portraits, mais d’organiser une brocante pour brader le reste, avait-elle repris.
C’est en redescendant que je le vis.
Un balai gisait dans un coin sombre, près de la trappe par laquelle nous étions montés.
Sa raideur singulière ranima mes pensées de la veille : d’ordinaire, ces objets tombaient s’ils n’étaient pas retenus par une main ou posés contre un support. Celui-ci se dressait, droit comme un « i », sur des brindilles rigides rassemblées en une forme évasée, sans autre soutien.
Je m’approchai pour mieux le voir.
Manche en bois sombre, branchettes de paille, taille standard. Il paraissait normal, et pourtant, quelque chose m’intriguait, sans que je pusse dire de quoi il retournait. Je décidai de l’emporter pour le montrer à mes parents.

Distraite par ma trouvaille, je redescendis les marches sans regarder où je posais les pieds et trébuchai sur une caisse que quelqu’un avait laissée là après mon premier passage.

Mais, je ne tombai pas.

Je restai suspendue dans les airs, les mains tendues vers l’avant, prêtes à amortir une chute qui aurait dû se produire et pourtant n’arrivait pas.

Je flottais.

Plissant le front, je regardai autour de moi.
Quelle ne fut pas ma stupeur lorsque je compris que le balai, que j’étais certaine d’avoir lâché en tombant, s’était glissé en travers de mon abdomen et me soutenait !

Mon cœur se mit à cogner très fort contre ma poitrine et ma respiration s’accéléra. Mille pensées affluèrent dans mon esprit. D’où venait cet objet ? Depuis combien de temps était-il là ? Qui l’avait rangé dans ce grenier, et pourquoi ? Était-il dangereux ? Mes craintes disparurent bien vite, cependant, car une autre pensée, qui fit naître un large sourire sur mes lèvres et déclencha un frisson le long de mon échine, retint toute mon attention : il me retenait par magie !

« Impossible ! » songeai-je aussitôt.

Ces choses-là n’existaient que dans les contes. Dans la vraie vie, un balai n’était jamais qu’un balai. Ma récupération inouïe ne tenait sûrement qu’à mon grand sens de l’équilibre, voilà tout.
Je repris une position verticale et fis un pas de côté afin d’éviter l’obstacle pour de bon. Le balai, lui, ne bougea pas.

L’évidence s’imposa soudain comme la seule vérité possible.
Un fou rire me prit. Il fut si fort, et dura si longtemps, que mes joues et mon ventre devinrent douloureux. Une fois calmée, je m’assis sur la dernière marche de l’escalier escamotable qui menait au grenier et réfléchis.

Il fallait à tout prix que j’essaye ce balai. Le soir même. Halloween me fournissait une excuse idéale pour sortir avec un tel accessoire sans éveiller les soupçons. Mais il me faudrait attendre la nuit, et m’éloigner du village, car j’aurais à coup sûr des ennuis si quelqu’un me voyait voler. Où aller ? La forêt, évidemment. Et par où passer ?

Une idée me frappa soudain. Je courus dans ma chambre, y déposai mon trésor – le balai se tint de nouveau droit comme un « i » lorsqu’il toucha le sol – puis repartis proposer une longue promenade à mes parents.
Nous explorâmes le bourg d’un bout à l’autre, et arpentâmes toutes les rues, si bien que je pus établir un itinéraire sans difficulté et en toute tranquillité.

Notre petite expédition me permit également d’épuiser les dernières ressources de papa et maman. Eux qui étaient déjà fatigués par l’important rangement qu’ils avaient fait dans la maison, rentrèrent totalement exténués, les pauvres. Ils n’insistèrent pas lorsque je leur annonçai que j’étais moi-même trop éreintée pour rallier les autres enfants et leurs parents dans la quête de bonbons générale.

Nous montâmes ensemble dans nos chambres respectives après dîner.
Je m’installai près de la fenêtre afin de guetter le moment propice, et deux ronflements distincts ne tardèrent pas à me parvenir depuis la chambre voisine. »


La mère s’était tue afin de prolonger le suspense – et de réfléchir à ce qu’elle pourrait inventer ensuite.
L’enfant était suspendu à ses lèvres. Ses yeux formaient deux ronds brillants, et une exclamation de surprise, de joie ou, peut-être, de frayeur, semblait sur le point de s’échapper de sa bouche entrouverte.
En levant les yeux vers la foule des invités, à la recherche d’inspiration, sa maman constata que l’auditoire s’était considérablement élargi. D’autres enfants se tenaient près d’eux, qui assis en tailleur, qui à genoux. Une petite fille déguisée en princesse était restée debout, une jambe tendue vers l’arrière, prête à s’enfuir à l’instant où les événements prendraient une tournure trop lugubre à son goût. Quelques adultes adressaient à la narratrice des sourires amusés et complices. Tous écoutaient son récit avec attention.

« Mon plan avait donc fonctionné à merveille, et j’étais parvenue jusqu’à la forêt sans encombre, avait repris la mère.
Les battements de mon cœur faisaient vibrer mes tympans et agitaient mes doigts de faibles spasmes. Un sourire niais restait suspendu à mes lèvres.

« Je vais voler sur un balai magique ! » ne cessai-je de me répéter, sans pour autant passer à l’action.

J’ignorais comment m’y prendre. Fallait-il s’asseoir en amazone ou à califourchon ? Devais-je lui donner des ordres ou le conduire ?

Il me sembla que la meilleure méthode consisterait à tout essayer. J’enfourchai donc ma monture, qui commença aussitôt à s’élever dans les airs. Un cri mêlé de stupéfaction et d’allégresse m’échappa, et je lâchai tout. Le balai retomba subitement, et moi avec.

Je dus faire plusieurs tentatives avant de trouver une position à peu près confortable – en amazone – et de réussir à ne pas me laisser envahir par la panique en voyant le sol s’éloigner. Vint ensuite le problème de l’équilibre. Une fois en l’air, je tanguais dans tous les sens et perdais systématiquement le contrôle de mon engin.

Au passage, je me félicitai d’avoir choisi la forêt et non le jardin pour mener ma petite expérience, car il m’était impossible de ne pas ponctuer mes chutes de « aaaaa » et de « iiiii » stridents.

Lorsqu’enfin je parvins à décoller sans me dandiner, sans chanceler et sans hurler, un fabuleux sentiment de liberté s’empara de moi. Mon rire incrédule se perdit dans l’immensité de la forêt. Comme je me penchai légèrement vers le manche, que je tenais fermement des deux mains, le balai accéléra brutalement et partit à toute vitesse, droit devant. Par chance, aucun obstacle ne se trouvait sur ma trajectoire. Je me cabrai alors immédiatement, ce qui fit ralentir mon destrier.

Mes efforts acharnés furent bientôt récompensés par un vol digne de ce nom.
Je montai si haut que je pus contempler le voile argenté de la lune sur la cime des arbres, tandis que le vent s’engouffrait dans mes cheveux et les faisait danser autour de mon visage. Je perdis la notion du temps ; le froid n’avait plus aucune importance.
Je décrivis plusieurs zigzags, descendis en piqué avant de regagner brusquement de l’altitude, tournoyai sur moi-même, exécutai quelques tonneaux.
Je fis la course avec un hibou aussi abasourdi qu’effrayé, en m’esclaffant à perdre haleine, et le suivis jusque dans le sous-bois. Il disparut dans le creux d’un arbre avec un hululement courroucé.

Vue de l’intérieur, la forêt n’avait rien d’accueillant.
Son obscurité presque totale la rendait angoissante. Les arbres s’élevaient vers l’infini en déployant des branches semblables à des doigts noueux. Mille bruits redoutables, venus de mille directions, se propageaient en tous sens, me cernant de toutes parts. Il me sembla entendre des bruissements. Des murmures, même. Un rire muet se répandit tout autour de moi. Puis, plus rien. Un silence assourdissant s’abattit soudain et enserra ma poitrine, dans une étreinte invisible et glacée. Mon corps tout entier se mit à trembler. Mes dents s’entrechoquèrent en produisant un claquement sinistre.

Paniquée, m’efforçant de ne pas hurler, je me hâtai de remonter sur mon balai et filai vite, droit devant, en ne songeant qu’à m’éloigner le plus possible de ce lieu maudit. Derrière moi, des coups rapides martelaient le sol. Ils se rapprochaient. Une respiration saccadée, qui ne m’appartenait pas, résonnait dans mon sillage. J’accélérai. Plissant les paupières car je n’y voyais rien, les yeux embués de larmes provoquées par la peur et le froid, je distinguai in extremis les obstacles qui se dressaient sur mon chemin et manquai à plusieurs reprises de m’écraser contre un arbre.

Enfin, la lisière se dessina au loin. Lumineuse, dégagée, accueillante. L’espoir afflua et me fit l’effet d’un baume. La sécurité était proche.
Je risquai un regard en arrière, et ne vis rien. Nulle trace de mon poursuivant. Évaporé. Je scrutai l’obscurité une seconde de plus, mais ne pus que constater du vide.
Une branche se tenait en travers de mon chemin lorsque je reportai mon attention vers l’avant. Je la vis trop tard pour l’éviter, et la percutai de plein fouet.
Projetée à bas de mon balai, j’eus tout juste le temps d’abriter mon visage derrière mon bras droit avant de sombrer parmi d’autres branches, ballotée en tous sens, jusqu’au sol.

Autour de la mère et de l’enfant, le public retenait son souffle. Certains des petits auditeurs avaient ponctué les derniers passages du récit d’exclamations effrayées. La petite fille qui était restée debout avait pris ses jambes à son cou en couinant comme une souris. Un petit fantôme, caché sous son drap blanc, couvrait ses oreilles avec ses mains tandis que son voisin, un vampire qui semblait n’avoir que trop bien visualisé la scène, se cachait les yeux. Non loin, un Jedi s’agrippait au tapis sur lequel lui et ses petits camarades étaient assis, la figure déformée par une grimace crispée. Quelques-uns des adultes affichaient eux aussi une mine concentrée, surprise, passionnée même, pour certains. Un grand zombie se rongeait les ongles d’un air nerveux pendant que sa compagne, une mariée à la robe déchirée et tachée de rouge, triturait une mèche de ses cheveux. Près d’eux, un curé arborait un large sourire, et le père de l’enfant, qui ce soir-là portait l’étendard de la Maison Stark, posait sur sa femme et son fils un regard empreint de tendresse et de fierté.
L’enfant, lui, continuait de fixer sa maman, bouche bée, et attendait la suite avec une impatience non dissimulée. La narratrice, quant à elle, s’amusait franchement.


« Me remettre debout prit un certain temps, poursuivit-elle.
Je fis l’inventaire des dégâts, et constatai qu’en dehors de mon bras, qui saignait abondamment, je n’avais rien. Cette plaie me vaudrait sans doute une bonne cicatrice, néanmoins.
Le balai m’attendait quelques mètres plus loin, toujours droit comme un « i ».

Je l’attrapai au passage, ignorant la douleur lancinante qui sévissait dans le creux de mon coude, et sortis de la forêt en traînant des pieds, les cheveux en bataille, couverte de terre et de feuilles, mes vêtements déchirés.
Je compris que mon imagination m’avait joué des tours et que rien ni personne ne m’avait poursuivi dans les bois. J’étais bien punie d’avoir pourchassé ce pauvre hibou sans raison !

Je traversai le village en sens inverse, sans me soucier d’être vue. Pénétrai dans la maison en silence, nettoyai rapidement mes blessures dans la cuisine et regagnai ma chambre. Un sommeil de plomb me prit sitôt que ma tête toucha l’oreiller.

Le lendemain, je m’éveillai pleine de courbatures.
Dos, jambes, bras : mon corps tout entier se mit à protester tandis que je tentai de m’extirper du lit. Un examen rapide révéla une quantité honorable de bleus, de bosses et d’égratignures un peu partout.
Je craignais de quitter ma chambre et d’affronter le regard de mes parents. Qu’allais-je bien pouvoir leur dire ? Ils ne croiraient jamais la vérité – qui pourrait être assez fou pour y croire, du reste ? Il me fallait une version alternative, car mes blessures ne manqueraient pas de les alerter. J’imaginais tout d’abord une histoire à dormir debout au sujet d’une dégringolade depuis un arbre du jardin. Mais aucun n’était assez haut pour provoquer de tels dégâts, m’en fussé-je jetée tête la première.
L’image du chien errant dérangé en plein festin par la chouette effraie me revient à l’esprit. J’envisageai un instant de dire qu’il m’avait sauté dessus, mais cette version-là non plus ne tenait pas : je ne portais nulle trace de morsure. Sans compter que ses aboiements – et mes cris, sûrement – auraient sans doute tiré mes parents de leur sommeil. Et d’ailleurs, rien n’expliquait que je me fusse trouvée dans le jardin en pleine nuit.

Je descendis finalement à la cuisine sans excuse plausible, un peu à reculons.
Comme prévu, papa et maman s’affolèrent et voulurent savoir ce qu’il m’était arrivé dès qu’ils aperçurent ma mine affreuse. Je tentai une dernière fois d’inventer quelque chose, mais mon expérience avait été si incroyable, si belle, même si elle s’était mal terminée, que mon imagination refusait de me venir en aide. Je leur racontai donc la véritable histoire.

Contre toute attente, ils me crurent immédiatement !
Mon père connaissait l’existence du balai. Il comptait le garder, même, mais ne l’avait pas vu dans le grenier.
Ma mère, quant à elle, possédait déjà un recueil de potions semblable à celui que nous avions trouvé, et cachait encore bien d’autres secrets... »

Des applaudissements s’étaient élevés, puis propagés, dans le cercle des auditeurs.
Quelques adultes s’étaient approchés de la narratrice pour la féliciter, les enfants étaient retournés jouer, ou avaient couru vers leurs parents pour leur raconter l’histoire qu’ils venaient d’entendre.

Après avoir remercié tout le monde, la mère avait reporté son attention sur son fils, dont l’esprit s’était mis à bouillir. Il y avait cru. Sa maman possédait un balai magique, son papy le savait, sa mamy collectionnait des grimoires ! Des milliers de questions l’avaient assailli, si nombreuses qu’aucune n’était parvenue à franchir ses lèvres et à se faire entendre.
Alors, sa mère lui avait souri et, l’embrassant tendrement, lui avait dit :

« Je te raconterai tout. Un peu chaque année. »

Ainsi la cicatrice d’Halloween était-elle née.


FIN



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